Travaux pratiques(1): qui doit financer la culture en Afrique?

Aplogan_0.jpgEn septembre 2006, je préparais, avec l’aide de mon ami Gaétan Noussouglo, un dossier pour l’ex-Premier Ministre du Togo, M. Edem KODJO, lorsqu’en pleine concentration Gaétan m’a posé une question qui m’a fait me tasser sur ma chaise: « que gagne un Etat en investissant dans la culture? »

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Aplogan_0.jpgEn septembre 2006, je préparais, avec l’aide de mon ami Gaétan Noussouglo, un dossier pour l’ex-Premier Ministre du Togo, M. Edem KODJO, lorsqu’en pleine concentration Gaétan m’a posé une question qui m’a fait me tasser sur ma chaise: « Au fond, « man », on fait tout ça, c’est bien. Mais que gagne un Etat en investissant dans la culture ? Si j’étais le PM, voilà la seule question que je t’aurais posée. Tu m’aurais répondu quoi? » Méfiez-vous des amis qui réfléchissent trop ! Je mentirais si je disais que ma réponse a coulé de source. Au contraire, il m’a fallu bafouiller, puiser dans mes réserves intellectuelles et taire mes rancoeurs d’artiste incompris pour tenter de répondre froidement à la question. Dans le mémorandum pour une refondation du Théâtre National au Togo que nous avions alors concocté figurent les tentatives de réponse à cette question piège mais tellement sensée. On reproche souvent aux politiques d’être incapables de penser la chose culturelle, mais est-ce pour autant que les principaux intéressés savent argumenter et justifier l’importance du financement d’Etat d’une politique culturelle ? Que la culture ne soit pas une priorité dans la plupart des pays africains est une lapalissade, mais son existence et son dynamisme, malgré la rareté des subsides d’Etat, ne devrait-il pas nous conduire à réfléchir à comment faire, localement, du culturel avec les faibles moyens publics ?
Vaste question ! J’y réfléchissais encore ce mercredi 25 Octobre, à 3h du matin, insomniaque dans le salon de mon ami le comédien Tola Koukoui, au quartier Akpakpa, Cotonou, lorsque je suis tombé, au hasard de mes lectures, sur cette réflexion du plasticien béninois Ludovic Fadaïro :
« On ne devrait pas, dit l’artiste, confier la gestion de la culture aux hommes politiques. Il faudrait constituer une commission de gestion culturelle nationale, une entité autonome, une Haute autorité – une entreprise voire une ONG, si je puis dire qui, grâce à des membres capables de réflexion, s’occupent réellement de la gestion de la culture et en rendent compte à l’Etat. Mais la politisation de la culture, c’est une erreur grave. Les politiciens ne connaissent rien à ce domaine, ils ne l’envisagent que sous l’angle du budget qu’ils ont à défendre. Nous, (…) les artistes, faisons qu’on entend la voix du pays (…) L’Etat devrait voter un budget pour encourager ces choses-là, envoyer des artistes (hors du pays (c’est moi qui rajoute, K.A.), des culturels, nos danseurs traditionnels et les défrayer correctement. » Cette réaction de Fadaïro, je l’ai lu dans le beau livre intitulé Ludovic Fadaïro, par Idelphonse Affogbolo, éditions Maisonneuve et Larose, collection Esprit Libre, Paris, 2006.
Vers la fin, la pensée de l’artiste béninois s’embrouille un peu, car il ne précise pas, par exemple, les cadres du « défraiement » des artistes, condition sine qua non  pour éviter la récupération et le « griotisme ». Néanmoins je suis d’accord avec lui sur un point au moins : il est impossible aujourd’hui, en Afrique, de gérer le secteur de la culture, sans mettre en concert les voix des artistes eux-mêmes. Le Burkina l’a fait, quand il s’est agi de mettre sur pied une Mutuelle des Artistes pour venir en aide aux artistes et hommes de culture en cas de coup dur, médicalement bien sûr. C’est la seule façon, je crois, de tordre le cou aux clichés sure le fatalisme, la pauvreté ou le désespoir. Les artistes ne forment pas une corporation virtuelle, ils existent, ils créent, souffrent et meurent parmi nous, il faut donc les interroger constamment pour un recadrage de l’action culturelle d’Etat. Personnellement, la seule question qui me ronge aujourd’hui est celle de la volonté politique. Car il en faut, un minimum, pour déclencher la vraie gestion concertée. Malheureusement je ne sais comment les artistes peuvent s’y prendre pour la susciter, cette volonté politique, sans quoi rien de solide ne se fera culturellement. Pourtant, il me semble qu’il y en a eu dans certains pays que je connais bien, au Ghana de Rawlings (création de la National Comission of Culture), au Burkina Faso de Lamizana, de Sakanra et de Compaoré (du Fespaco au Siao, continuité dans l’action malgré les difficultés), AU Mali et au Sénégal aussi disent certains… bref, à la question de l’ami Gaétan, j’ai rajouté une autre qui m’empêchera encore de dormir dans les années à venir : à qui revient, réellement, le financement de la culture en Afrique ?
 

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