Togo : élections ou coup d’État ?

FAURE&KPATCHA.jpgLe samedi 4 août 2007, les forces de police ont quadrillé la ville de Lomé suite à l’interdiction d’une marche de protestation pacifique organisée par des partis de l’opposition et plusieurs associations de la société civile.

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FAURE&KPATCHA.jpgLe samedi 4 août 2007, les forces de police ont quadrillé la ville de Lomé suite à l’interdiction d’une marche de protestation pacifique organisée par des partis de l’opposition et plusieurs associations de la société civile. L’objectif de cette marche a-t-il été compris par le gouvernement ? On peut douter, eu égard au contenu du communiqué publié la veille, accusant les organisateurs de vouloir « empêcher les élections législatives en cours ». On cherche le lien entre la dénonciation d’un processus électoral visiblement bâclé (report de dates en série, date de tenue des élections non communiqué, recensement approximatif…) et le désir de ne pas aller aux élections. Certes, il y a ceux qui n’ont pas réellement envie d’aller aux urnes, mais à y regarder de près, sont-ils du côté de ceux qui manifestent ou de ceux qui interdisent les marches ? Togo, pays frileux, pays fragile, l’équation est connue.

Fragile monarchie que celle des Gnassingbe. Un clan bicéphale (Faure, Kpatcha) dont les intentions de rupture par rapport au règne catastrophique du père, Gnassingbe Eyadema, sont aussi contradictoires que floues. Plusieurs fois personnellement, j’ai tenté ces deux dernières années, comme beaucoup d’autres Togolais curieux de sonder le cœur de la bête, d’approcher le sommet de cette pyramide où les pharaons brillent moins par leur capacité à révolutionner et les institutions et la manière de gouverner que par leur appétit de prédateur à la tête des quelques sociétés qui font encore rentrer un peu d’argent dans les caisses de l’État togolais. Peine perdue. Il y a, collée à leur argumentaire de rejet, l’idée qu’on n’est pas de leur camp, et qu’on viendrait juste les espionner. Un proche de Faure Gnassingbe m’a même dit qu’on préférait dans le cercle fermé du clan, les gens qui « bouffent » et se taisent à ceux qui ont envie de bosser pour leur pays. J’en ai conclu que le malaise de ceux qui sont arrivés au pouvoir, dans des conditions dont même les aveugles ne sont pas dupes, que leur malaise est grand, parce que relevant d’une double incapacité : impossibilité à se faire accepter par un peuple qui ne les a pas élus, incapacité à démocratiser une société qui ne cesse de se dégrader, et dont les ressources humaines sont disponibles pourtant. Il y a des jours, quand on est Togolais, on croit rêver. Autant de manque d’envergure de la part de gouvernants entourés de pays dont les leaders, eux, ne manquent pas de panache. On en déduit donc que le vrai problème du clan au pouvoir est celui de n’avoir pas résolu ses propres contradictions, à savoir, à qui des fils Eyadema le pouvoir était censé revenir ! D’où ces rumeurs qui circulent de plus en plus de la possibilité d’un coup d’État d’un des frères contre l’autre. Certains analystes politiques togolais sont même allés jusqu’à lancer des appels sur l’Internet aux officiers togolais, les suppliant de remettre les pendules à l’heure, comme en Mauritanie, avant que Abel et Caïn ne s’entretuent.

Foin de précaution, disons-le haut et fort. Il est vrai qu’avec sa crise politique qui perdure depuis le début des années 1990, le Togo a désormais atteint le fond, avec une classe de penseurs de la chose publique bridés et un clan d’usurpateurs accrochés à des privilèges qui datent de leur participation à la gestion dictatoriale du pays. Entre les deux, il y a la grande masse des citoyens qui sait que le Togo n’est pas la Mauritanie, et qu’un coup d’État au Togo est une illusion tentante mais dangereuse. Vu la duplicité qu’il y a au sein même du corps des officiers, comme le rappelle l’affaire de la démission du Commandant Boko en avril 2005, en pleine mascarade électorale, et compte tenu de la prégnance ethnique de l’armée togolaise, un coup d’État ne serait qu’un jeu de chaises musicales auquel se livreraient les mêmes qui tiennent en main les rênes d’un pouvoir à bout de souffle. À moins que vraiment il y ait du nouveau chez les militaires togolais, un nouvel état d’esprit qui transcende l’ethnie et les solidarités de privilégiés. Cqfd !

Non, si la lucidité est vraiment la blessure la plus proche du soleil, soyons lucides ! L’interdiction de la marche du samedi 4 août 2007 est le signe que la voie électorale, même avec ses aspérités, est une voie intéressante. La dénonciation des couacs du processus met en lumière plutôt la vigilance des forces de l’opposition et de la société civile, et il ne fait pas de doute que des manœuvres sont en route pour éventuellement ne pas aller aux urnes. Quel est ce peuple qui, à force de déni de droit, en est arrivé à la certitude qu’une énième victoire des forces opposées à la monarchie régnante est possible, mais refuse de s’organiser pour que cette fois-ci cette victoire soit reconnue par le monde entier ? Le premier coup d’État à réussir c’est de mettre toutes nos forces physiques et intellectuelles au service d’une franche victoire électorale, d’abord, et de se préparer pour des échéances plus grandes encore. Car le temps des privilégiés n’est pas le temps de l’Histoire, celle-ci appartient aux peuples, qui doivent apprendre à ne pas désespérer de leurs capacités à vaincre à long terme, surtout quand on a déjà beaucoup brûlé du temps.

Les signes d’une mort clinique de la société togolaise sont là, dans ces chiffres terribles : produit intérieur brut (PIB) par habitant, 174 024 francs CFA avec un taux de croissance du même PIB en 2006 de +1,5 %. L’évaluation de sa croissance en 2007 serait de +2,9 %. L’année dernière, l’inflation était de : +2,2 % (chiffres d’avril 2007). Autant dire, même dans la rangée des derniers de la classe, nous sommes parmi ceux qui pataugent dans leurs propres déjections. Pourquoi remplacer alors Abel par Caïn ? Autant se débarrasser des deux, par une sanction populaire, en protégeant notre victoire cette fois-ci sérieusement contre les usurpations. Si nous nous en croyons incapable, techniquement et intellectuellement, alors…

Kangni Alem

©Août 2007

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