Lire est un plaisir 12:Georges Zreik, métaphysiques.

MaxStyle_4.jpgSi Georges Ibrahim Zreik, l’auteur ivoirien dont le dernier roman, A la poursuite d’aurore, a obtenu la « mention honorable » du Noma Award 2005, demeure à ce jour peu connu du monde des lettres africaines, il n’en demeure pas moins que ses romans portent l’empreinte d’une réflexion constante sur les paradoxes de notre modernité scientifique.

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1. George Zreik en territoire métaphysique

zreikrose_0.jpgMaxStyle_4.jpgLa scène a lieu au pays de Zade, aux alentours de 2082. Par le plus fortuit des hasards, un promeneur solitaire nommé F.K. découvre une rose blanche aux effets surprenants. En effet, dotée d’une propriété jusque-là inconnue chez les rosacées, celle-ci communique enthousiasme, détermination et bonheur à ceux qui l’approchent. Humaniste, et convaincu que cette rose est un don de la nature, F.K. en propose la commercialisation libre de toute détention de brevet. Fournie et vendue en pot, la rose des vents n’en continue pas moins d’étonner par ses effets. « La personne qui en coupe une tige fleurie se trouve envahie, enveloppée et saisie par une griserie de l’ordre de l’éblouissement et de la féerie » (p. 40).

Seulement voilà, lorsqu’à l’extérieur du pays de Zade, de puissants groupes commerciaux, regroupés sous le label de l’Ordre ou G.G.M (Grands Groupes Mondiaux), cherchèrent à prendre le monopole de cette denrée rarissime, il se produisit une violente désillusion. Hors du pays de Zade, et malgré toutes les études scientifiques pour comprendre le fonctionnement de la rose des vents, celle-ci cessait purement et simplement de dégager ses effluves magiques. Ce qui n’est pas pour plaire à l’Ordre, lequel décide alors, dans un premier temps, d’organiser des rétorsions économiques contre le pays producteur, et programme dans la foulée l’assassinat d’un F.K. droit dans ses bottes, incorruptible et totalement insensible aux séductions. Un comité de crise, sorte de réunion au sommet des pays les plus riches du monde (les G.G.M. ?) trouvera finalement la solution pour étouffer la production de la rose au pays de Zade. La culture de la plante s’étant révélée possible sur les terres avoisinantes au pays de Zade, il a suffi d’organiser une production parallèle excédentaire et de faible coût pour induire la chute des cours et des tensions entre le pays de Zade et ses voisins nouveaux producteurs. L’analyse est imparable, et les conséquences catastrophiques sur les relations entre les peuples dans cette région du monde prévisibles. Ainsi que l’affirme le Grand Maître de l’Ordre, « L’histoire de ces peuples n’a pas de secrets pour nous, ainsi que leurs comportements. Ils sont sentimentaux, impulsifs et non cartésiens ; (…) nous guiderons leurs fiertés et convictions dans cette guerre et veillerons à ce qu’aucun d’eux ne puisse la gagner… » (p. 65)

Ainsi la rose, messagère de paix et d’amour, devint une menace pour la paix d’une partie du monde. Et son découvreur une cible mouvante dans le collimateur des puissances commerciales !

On peut dire de La Rose des Vents qu’il est une tentative d’approcher par la fable romanesque les enjeux contemporains de la mondialisation commerciale, avec sa cohorte de cynisme et d’inégalités foncières, entre eux ceux qui contrôlent le marché (L’Ordre) et les producteurs dont l’accès au marché reste encore fortement contingenté. Étonnant roman, pionnier presque dans la littérature africaine par l’ouverture de sa thématique à un sujet aussi vaste. De plus, l’utilisation des techniques de la Science Fiction donne au récit (placé sous le double patronage d’Orson Welles et de Khalil Gibran) un ton singulier et le propulse dans la sphère de la réflexion métaphysique sur les thèmes du Pouvoir et de la Morale. Ce « premier roman » a obtenu en 2002 le prix littéraire Assedi qui porte le nom de l’écrivain et dramaturge ivoirien Bernard B. Dadié.

La Rose des Vents, Georges Zreik, Abidjan, CEDA, 2002/sur www.afrilivres.com

Georges I. Zreik, A la poursuite d’Aurore, CEDA, 2004

2. Georges Zreik, métaphysique de l’amour

zreikaurore_0.jpgComment aborder un thème universel largement ressassé par la littérature, celui de l’amour ? En s’intéressant de près à ses déclinaisons à travers le temps et malmener les clichés de la littérature dite à l’eau de rose. Avec ce petit roman, Georges Zreik s’y emploie.

«Croire en l’existence d’un paradis, au-delà de la terre, me semblait être, en ces temps-là, le plus grand échec de notre vie. De mes années de jeunesse, je n’avais connu qu’un Eden : celui de ma bande» (p.11). Rescapée d’un passé brumeux, Axelle, l’héroïne du roman ne rechigne pourtant pas. L’Internet, avec ses forums de discussions, lui ouvre une passerelle d’espérance. Sa rencontre avec Jonathan, personnage étrange, la conduit dans un monde aux allures exotiques. Au désir d’Axelle de découvrir ce personnage, peu ordinaire, se dresse de façon inverse la volonté farouche de Jonathan de fuir Axelle et de consacrer sa vie à la recherche de la seule qu’il a jamais aimé, l’énigmatique Aurore dont parle le titre du roman. Jonathan est un homme entre deux femmes, Axelle la virtuelle, et Aurore l’insaisissable ! Jonathan poursuit une ombre, et lui-même en devient une autre que poursuit Aurore, inlassablement, de ses assiduités.

La mystérieuse vie de Jonathan réfugié derrière l’anonymat d’Internet irrite Axelle qui décide de faire une incursion dans son réel. Désagréable surprise, Jonathan tant adulé est porteur d’un lourd handicap qu’Axelle et le lecteur avec elle découvrent à leur grande surprise. L’une des clefs qui rend la lecture de ce roman agréable se trouve dans ce suspense. Mais que faire après une telle découverte, s’interroge Axelle ?

Une autre surprise attend le lecteur vers la fin du roman. En fait de handicap, on soupçonne une simulation, comme si Jonathan s’était affublé de ce mensonge génial afin de mieux éprouver l’humanité ds hommes, leur compassion et méchanceté. Et si son handicap fabriqué était un chant à l’innocence des faibles, la mélancolie face à l’incompréhension du monde ? « Jonathan avait ainsi parachevé sa connaissance des hommes. Il avait acquis la conviction que la vie, dans son état de perfection, se complaît et se perd dans la futilité, où le monde des humains excelle (..)» Roman dense, par les réflexions induites.

Jonathan n’a pas atteint la plénitude ? Axelle non plus. Elle comprend, au terme de sa traque par-delà le virtuel d’Internet, que l’existence est un vertigineux chant de joie et de mélancolie. Elle se résout à tourner la page et à « cultiver son jardin ». Un roman au parfum de mystique et de philosophie, très agréable à lire, et qui vient de recevoir la Mention Honorable du Noma Award 2005!

couvhuitw_0jpg.jpgPS. Pour prolonger votre découverte de cet auteur ivoirien, je vous invite à lire sa nouvelle intitulée « La planète des anges », que j’ai édité dans le recueil collectif Le Huitième péché, aux éditions Ndzé, 2006.

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