Lire est un plaisir 3:Effacement, de Percival Everett

percival_images.jpgQuand on s’appelle à la fois Thelonious, Monk et Ellison, que de surcroît on est un Afro-Américain, un romancier estimé et, à l’évidence, un universitaire surdoué, a-t-on le droit d’écrire des livres aux contenus éloignés des problèmes de sa communauté, genre re-visitation d’obscures tragédies grecques, voire mille et une nouvelles théories fumeuses sur la situation du roman expérimental… français ? Véritablement, à quoi sert-il d’adopter les postures de l’intellectuel désincarné ou du romancier universel (même pas best-seller !), à défaut d’être menuisier, de couper du bois pour fabriquer une table à sa mère…

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percival_images.jpgQuand on s’appelle à la fois Thelonious, Monk et Ellison, que de surcroît on est un Afro-Américain, un romancier estimé et, à l’évidence, un universitaire surdoué, a-t-on le droit d’écrire des livres aux contenus éloignés des problèmes de sa communauté, genre re-visitation d’obscures tragédies grecques, voire mille et une nouvelles théories fumeuses sur la situation du roman expérimental… français ? Véritablement, à quoi sert-il d’adopter les postures de l’intellectuel désincarné ou du romancier universel (même pas best-seller !), à défaut d’être menuisier, de couper du bois pour fabriquer une table à sa mère, une boîte à bijoux à sa sœur, et de gérer les états d’âme de son frère homosexuel, toutes attitudes normales qui vous rapprocherait davantage de la black attitude, à l’instar de celle affichée dans les médias par la nouvelle star littéraire du moment, Juanita Mae Jenkins, auteure d’un roman tout ce qu’il y a de plus « black », Not’vie à nous au ghetto, un « chef d’œuvre de la littérature afro-américaine », « un best-seller de choc » unanimement salué par l’ensemble des grands journaux américains !? Révulsé mais également fasciné par le cas Mae Jenkins, Thelonious Monk Ellison sombre alors dans le double mensonge littéraire et identitaire, pour faire comme… : « … des passages me revinrent en mémoire, de L’Enfant du pays, La Couleur pourpre, et Amos et Andy, (…) je clamais que je ne parlais pas comme ça… (…) J’introduisis une page dans la vieille machine à écrire… J’écrivis ce roman… » Sous le prête-nom de Stagg R. Leigh, ancien taulard reconverti dans la littérature de témoignage, Thelonious Monk Ellison livre à son agent un récit reprenant les pires clichés de ce qui est censé être aux yeux des lecteurs une vie de black. Classique jusqu’à la niaiserie, Ma pataulogie (sic) met en scène la descente aux enfers d’un adolescent noir violent, probablement né des amours de sa mère avec un clochard. Tout dans ce pastiche, jusqu’au langage prêté au héros, est caricatural. Et pourtant ça marche ! Élémentaire, puisque les lois du show-biz n’ont rien à voir avec la qualité du produit, encore moins la vérité du propos. Il suffit que chez un auteur noir l’on entende « les voix » sincères ( !) « …de son peuple qui traverse l’expérience de ce qui est, et ne saurait être que l’Amérique noire » (69). Les voies du racisme sont impénétrables ? Celles de l’aliénation consentie encore plus !


effacement_images.jpgIl y a la parodie, certes, mais il y a aussi que ce roman aborde, et c’est cela qui lui donne son épaisseur humaine, la question identitaire par ses côtés les plus inattendus. En effet, loin des talk-shows et de ses états d’âme de membre d’un jury censé primer le roman dont il est l’auteur anonyme, Thelonious Monk Ellison, le vrai, a d’autres préoccupations plus intimes. Au nombre de celles-ci la maladie d’Alzheimer en train d’emporter sa mère, les doubles vies de son père (lequel a fait une enfant cachée à sa maîtresse blanche) et de son frère Bill (un homosexuel inverti) et enfin les menaces de mort qui pèsent sur sa sœur, l’étrange docteur Lisa, militante pour le droit des femmes à l’avortement.

La densité scripturale d’Effacement, enfin, n’est pas le moindre de ses attraits. Percival Everett maîtrise la fluidité du propos et des images, mais possède un certain art du verbiage décalé, en rapport toutefois avec l’érudition de son narrateur principal. On reste peut-être désorienté par les nombreuses citations et dialogues improbables entre les grands noms de l’art et de la philosophie (Derrida, Wittgenstein, De Kooning, Rauschenberg…), les notes et projets de romans inachevés, mais la mise en abyme tient là aussi d’une évidence narratologique : démontrer texte à l’appui pourquoi T.M. Ellison avait toutes les qualités requises pour demeurer un homme invisible dans une Amérique où les Noirs ne seraient mêmes pas foutus de savoir disserter sur la pêche à la truite.

Percival EVERETT, Effacement, Roman traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Paris, Actes Sud, 368 p., 23 €.

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