Lire est un plaisir (22): Doris Lessing, Nobel de littérature !

doris lessing1.jpgPour saluer le prix Nobel de littérature attribué à Doris Lessing, j’ai choisi de vous faire partager la lecture d’un de ses romans, paru en 2002, The sweetest dream. Un petit bijou de densité, servi par une écriture classique et linéaire, dont la romancière maîtrise parfaitement la complexité…

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doris lessing1.jpgPour saluer le prix Nobel de littérature attribué cette année 2007 à Doris Lessing, j’ai choisi de vous faire partager la lecture d’un de ses romans, paru en 2002, The sweetest dream. Un petit bijou de densité servi par une écriture classique et linéaire dont la romancière maîtrise parfaitement la complexité. Doris Lessing, une auteure à lire et relire, ou à découvrir absolument.

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À 84 ans, et avec plus d’une quarantaine de titres à son actif (dans tous les genres possibles), la plus Africaine des romancières anglaises signe ici, dans la tradition des grands romans du XIXe siècle, un récit marqué au coin de l’humour et de l’empathie qui ont toujours caractérisé son œuvre. La chronique, à rebondissements, couvre de son voile réaliste la période des années drogue (1960) jusqu’aux années sida (1990) ; Doris Lessing croque sur le vif le faux clinquant des idéologies révolutionnaires occidentales et l’effondrement des valeurs morales et familiales. Tout commence à Hampstead, Londres, dans une grande maison de style Victorien, aux allures de cour des miracles : là vivent, dans un désordre qu’elles tentent de réguler chacune à sa manière, Frances Lennox et sa belle-mère Julia, Andrew et Colin, les enfants que Frances a eu avec son ex-mari, Johnny Lennox dit Camarade Johnny, ainsi qu’une pléthore de jeunes filles et de jeunes garçons en rupture avec l’autorité parentale et scolaire. Sans le sou depuis son divorce, et obligée de vivre chez sa belle-mère pour ne pas se retrouver à la rue avec ses enfants, Frances doit néanmoins subvenir aux besoins alimentaires de cette jeunesse en perte de repères et subir les volontés de Camarade Johnny, pseudo-révolutionnaire marxiste ayant fait profession de transformer le monde, mais incapable de construire sa propre vie, tant sentimentale que matérielle. À quoi sert de sauver l’humanité si l’on ne peut même pas assurer le bonheur de sa propre progéniture, ironise Frances qui enchaîne les boulots précaires pour ne pas vivre aux crochets de sa belle mère ? Entre cet étrange duo, d’ailleurs, le fossé est immense. De son enfance allemande, la mère de Johnny a gardé le goût de l’ordre et aussi, un sentiment de justice et de liberté, elle qui sut garder le cap et convola en justes noces avec un Anglais, un « ennemi du peuple », dixit la propagande nazie. Est-ce pour cela que l’inconséquence de son fils, parfois, la ramène à de meilleurs sentiments envers Frances ?
lessingreve.jpgEn toile de fond de cette saga familiale pour le moins tourmentée apparaît l’Afrique. Terrain de prédilection des révolutionnaires et humanitaires de tout poil, elle fait fantasmer Camarade Johnny qui jamais n’y mettra les pieds, comme d’ailleurs il n’a jamais foulé le sol d’Espagne non plus, aux côtés des Brigades Internationales ! En revanche, Sylvia, la fille unique de Phyllida, la nouvelle épouse de Johnny, fera le voyage, une fois devenue médecin, comme elle l’avait promis à Julia. L’Afrique qu’elle rencontre a quelque chose de désolé, d’épuisant, mais pas de désespéré. Et c’est là toute la force, l’acuité du regard de Doris Lessing, qui traque de près la réalité mortifère du continent sans tomber ni dans le cliché ni dans le misérabilisme. Le combat presque solitaire de Sylvia contre le dénuement hospitalier et les ravages chez ses patients de l’épidémie du sida reflète un constat juste : pourquoi s’apitoyer, quand il suffirait, peut-être, de relever les manches, et d’aller au charbon ? Quitte à y laisser sa propre santé, avec l’espoir, néanmoins, que le don de soi nourrisse la prise de conscience généralisée. L’imagination au pouvoir, en somme, l’application sur le terrain en sus, loin des théories faciles d’un certain Camarade Johnny !
Quand s’achève le récit, trente années plus tard, nous sommes de nouveau au même endroit, à Hampstead. Frances s’est remariée ; quant à Camarade Johnny, éternellement fauché, vieilli et pitoyable mais toujours aussi mythomane et têtu avec
ses illusions, il est à son tour recueilli dans l’ancienne demeure de ses défunts parents, au milieu de ses petits-fils et des reliques de ce capitalisme qu’il a toujours rejeté. Les taquineries de Celia, sa petite fille, le laissent de marbre : « poor little Johnny » ! Mais pas à plaindre tant que cela, puisque l’homme a désormais des disciples à qui il prend plaisir à enseigner, bien au chaud dans ses pantoufles, la Méditation et les voies tortueuses de la Révolution totale. Sacré Johnny !
Doris Lessing, The sweetest dream, London, Harper Collins, Publishers, 2002, 487 pages, (coll. Flamingo) 7, 99 £.

Le rêve le plus doux / traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe. – Paris : Flammarion, 2003. – Traduction de : The Sweetest Dream.

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