La chanson togolaise: préface

togodrapeau.jpgLes Editions de la Rose Bleue à Lomé publient bientôt un livre sur la musique au Togo signé par le très connu Adewoussi Abiadé, activiste de la cause musicale, lequel fut autrefois mon prof de mathématiques au collège. J’ai accepté de préfacer ce livre, que je juge pionnier et nécessaire à la compréhension de la crise musicale au Togo actuellement. Voici le texte de ma préface, en attendant la sortie du livre…

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togodrapeau.jpgPréface: Il n’y a pas de petite chanson…

Ce qui manque à la culture togolaise pour qu’elle décolle véritablement et impose au regard du monde son originalité, c’est moins une politique volontariste, laquelle est facile à construire, qu’un véritable discours qui en pose les limites tout en mettant en valeur ses possibilités et capacités à dire notre modernité. Or tout discours sur la culture a besoin d’être nourri de faits et d’arguments puisés dans le temps de l’Histoire. Les peuples que nous sommes archivons peu, malheureusement, notre mémoire par écrit. Qu’à cela ne tienne, les peuples que nous sommes savons encore chanter ! Et la chanson, élément de vie, vecteur de nos ressentis au quotidien, sauve l’immatérialité de cette mémoire par sa puissance de transmission d’une génération à une autre. Je ne sais à quel bout générationnel situer l’auteur de ce livre, mais j’avoue avoir été impressionné par sa mémoire des faits, son érudition que chacun appréciera à sa juste mesure. Sans compter que j’adhère, totalement, à l’objectif de cet ouvrage : faire la démonstration de la puissance de « l’expression chanson » dans l’élaboration de notre imaginaire de Togolais ballottés au gré des vicissitudes de l’histoire.

chanson-togolaise.jpg Le chant. On peut dire qu’il traverse le temps sous des airs faussement innocents ou délibérément contestataires. Quand il monte de la terre opprimée, colonisée, ou des entrailles des femmes pleureuses de Klo Mayondi (dans le Kloto), il véhicule tellement de forces qui disent nos rapports aux créatures et divinités des mondes invisibles, notre incompréhension devant le sort, mais aussi notre capacité de défi à n’importe quelle tutelle qui voudrait nous assujettir. Ainsi les chansons satiriques qui firent florès autour des années 1955 contre le PTP, le Parti Politique du Progrès, instance à laquelle l’administration coloniale avait confié la gestion de l’autonomisation politique du Togo sous tutelle de la Société des nations. Adewousi rapporte des perles, à l’instar de celle-ci, véritable mise à mort par chanson interposée des barons du PTP et de leurs alliés de la Juvento :

Asemblea mi yia

Grunitzky tro na leke

Kpata kpata o gban to me ne

Ye ko mi do ya Ajavon, Fiawovi

Mesi me gnan agbalin o

Mano asenblea me o

(Ma traduction: Ne nous voilà-t-il pas à l’assemblée/Grunitzky tourne comme lion en cage/Sans crier gare il reçut une gifle/Nous y voilà ! Ajavon, Fiawovi/que ceux qui sont illettrés/restent en dehors de l’assemblée).

Je vous parle d’un temps que certains témoins oculaires décrivent comme riche en raclées, un contexte de bruits et de fureurs, une époque violente dont les dommages collatéraux nous poursuivent encore presque plus d’un demi-siècle après ! La preuve, quand dans les années 1990-1992 réapparaît un certain « Denyigba » (Mère patrie), tous les Togolais épris de démocratie reprendront en chœur la chanson comme une litanie conjuratoire. Oui, vraiment, le livre d’Adewousi nous parle d’un temps dont la nostalgie conserve entier les fastes et les gloires : le temps des créateurs de musique, au sortir de la colonisation, gens de peu mais de génie, à l’instar d’un certain Parbey dont la mort à elle seule témoigne de l’ingratitude de l’histoire, en même temps qu’elle symbolise la fortune malheureuse des inventeurs de notre modernité musicale.

Maître Parbey, comme on l’appelait, fut en son temps le précurseur de la fanfare sur solfège et eut à diriger la fanfare de la gendarmerie togolaise. En 1967, le brillant professeur de musique installé à son poste par le Président Sylvanus Olympio fut démis de ses fonctions sans explication ni droit social. Il ne sera rappelé à la tête de la fanfare qu’en 1971, mais mourra quelques mois après dans une misère noire. A son enterrement, il n’y eut pas d’honneur national, pas la présence de cette fanfare au développement duquel il avait insufflé son génie. On peut tirer de cette anecdote plusieurs leçons paradoxales. Primo, il faut remarquer que l’homme appartenait à une classe en voie de disparition, celle des vrais professionnels de la musique formés à l’occidentale mais défenseurs des rythmes nationaux. Son statut de « professionnel » pourtant, ne le mettra pas à l’abri de l’injustice ; ce qui signifie que même si l’artiste de musique ne se déclare d’aucune obédience politique, l’idéologie d’Etat se chargera de le classer dans un camp ou dans l’autre, décrétant de facto son impossible neutralité. Les conséquences sont fatales, à tous les coups, et les malentendus inévitables. Secundo, et cela nous plonge dans un débat pénible et agaçant : le cas Parbey est symptomatique jusqu’à la banalité de l’absence totale d’un statut juridique de l’artiste au Togo. N’importe qui peut l’employer et le jeter à la rue dans le flou et le mépris total. Tenez, par exemple quand il a fallu intégrer à la gendarmerie le professionnel Parbey, quel subterfuge pensez-vous que le législateur utilisa ? Il lui conféra manu militari le grade de capitaine sans qu’il bénéficiât pour autant des mêmes avantages salariaux que les autres officiers de rang. On appelle un tel quidam sous nos cieux, un « capitaine sans galons », manière de dire l’habit ne fait pas le moine, ni qu’il ne couvre sûrement la nudité de celui qui le porte ! Le statut de l’artiste de la chanson est une question de décence. Mal résolu, le problème est à l’origine de tous les drames humains, de l’exil fréquent des créateurs ou de leur griotisme de survie, voire du développement de la pieuvre de la piraterie, œuvre d’une mafia d’affaires qui n’a aucun respect pour les créateurs et qui, pourtant, se nourrit sans vergogne de leurs productions réalisées dans la souffrance et le sacrifice de soi. Tous ces détails n’échappent pas à l’esprit mathématique de l’auteur de La chanson togolaise…Peut-être aurait-il commis un délit d’initié, s’il avait voulu répondre à toutes les questions soulevées dans le livre. Il évite le piège, mais porte le fer dans la plaie, et les pistes que sa réflexion laisse ouvertes sont autant d’invites à tous, aveugles, sourds ou muets de la chose culturelle, à débattre enfin sans passion avec les arguments appropriés. D’ailleurs, n’est-il pas symptomatique que la parution de ce livre coïncide avec le débat ouvert par le Ministère de la Culture sur le statut des artistes, lequel devrait aboutir si l’affaire est professionnellement menée à un avant-projet de loi que devrait valider l’Assemblée nationale togolaise ?

Le chant, disais-je. Celui dont ce livre analyse les évolutions, va de la tradition à la modernité. Il m’apparaît aussi comme le baromètre le plus fiable de l’état mental des habitants de ce pays. Quand il s’abîme dans la supplication à Dieu, il faut croire que l’air du temps est au désespoir, et que les dynamiques nouvelles qui doivent assurer sa propre régénérescence sont en panne. L’artiste s’échine à reproduire les pleurnicheries de son public, (cela lui rapporte-t-il ?), il se plaint à longueur de « gospels » (rien à voir en réalité avec son ancêtre négro-américain !), au lieu, justement, d’adopter une attitude distanciée. Même le hip hop togolais, apanage d’une jeunesse née sous la dictature et victime de la médiocrité d’un système en panne d’imagination, refuse la dissidence et se complaît dans une critique pseudo sociale et politique, et dans des clips à l’esthétique mièvre, sans humour la plupart du temps. Certains se plaisent alors à rêver que seul le reggae, peut-être, mâtiné des rythmes du terroir, saura redonner puissance au chant d’une génération à la conscience politique émoussée par la répression et la galère. Mais même cette médecine, ne l’a-t-on pas déjà essayé ? Il faut donc sortir du bricolage et inscrire toutes nos expérimentations dans la continuité d’une mémoire historique. A cet effet, un livre comme celui d’Adewousi, à l’instar des classiques études de Sylvain Bemba ou de Francis Bebey sur la musique africaine, devrait constituer une référence pour la musique togolaise.

Les temps sont durs pour la chanson togolaise, pas de doute. Mais elle est appelée à transcender son marasme, car si elle grandit et refuse de nous infantiliser, elle nous redonnera à tous les moyens de changer de vie et de trouver le temps de vivre, autrement. Et dans cette optique, croyez-moi, il n’y a pas de petite chanson, car les sociétés s’inscrivent également dans l’histoire par la force de leurs cultures musicales[1].

Réf. du livre à paraître: Abiadé Adewoussi, La chanson togolaise. De la tradition à la modernité, Editions de la Rose Bleue, Lomé, date de parution non communiquée.



[1] Dans le cas des musiques togolaises, leur influence sur la musique de jazz reste un cas d’école. Sans revenir sur l’exemple, archi-connu des amateurs, de Togo Brava Suite, composition orchestrale de Duke Ellington sous forme d’hommage au Togo, je citerai l’influence avouée d’un rythme traditionnel du terroir éwé (Togo/Ghana) sur le titre « Togo », une des réussites de l’album Old and new dreams de Charlie Haden et Don Cherry, un titre que la majorité des percussionnistes de jazz considèrent comme un joyau musical ! Quand je vous disais qu’il n’y a pas de petite chanson !

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