« Grand Satan et le paralytique »: un récit de l’ami DDL

diable_0.jpgDDL est un ami belge. Lors d’un séjour récent au Togo, il a lu dans la presse un incident entre Satan, le vrai et un pasteur qui proclame vouloir détruire Satan. Voici le texte que cette affaire lui a inspiré. Moi j’adore, rien que l’intro déjà… Un soir, à Adidogomé, en plein centre du quartier, un pasteur « chauffait » son assemblée. Le culte avait commencé vers 19 heures. Le pasteur était, sans doute, un digne disciple d’Akofala, fondatrice de la secte « Zion », « envoyée de Grand Dieu » et « détentrice de la vérité »… une des deux veuves de l’ancien président Grunitzky.

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diable_0.jpgGrand Satan et le paralytique

 

Un soir, à Adidogomé, en plein centre du quartier, un pasteur « chauffait » son assemblée.

Le culte avait commencé vers 19 heures.

Le pasteur était, sans doute, un digne disciple d’Akofala, fondatrice de la secte « Zion », « envoyée de Grand Dieu » et « détentrice de la vérité »… une des deux veuves de l’ancien président Grunitzky.

En pleine forme, le ministre du culte tapait dans ses mains et hurlait… et excitait la foule des fidèles… et glatissait, rappait, swinguait et tapait dans ses mains… et allait et venait… et glougloutait, rappait, swinguait et tapait dans ses mains… et suait à grosses gouttes… et hululait, rappait, swinguait et tapait dans ses mains … et se calmait un instant puis reprenait son souffle… et coassait, rappait, swinguait et tapait dans ses mains… et retrouvait toute sa vigueur… et cacardait, rappait, swinguait et tapait dans ses mains… et les fidèles « zionistes » répondaient, répondaient, répondaient, répondaient, répondaient, répondaient tous en choeur…

– Dansons et battons du tambour ! Frappons le sol du pied ! Nous sommes ici par la volonté de qui ?

– Nous sommes ici par la volonté de Grand Dieu !

– Qui nous guide ? …

– Grand Dieu seul nous guide !

– Si Satan arrive…

– Nous le foulerons aux pieds !

– Si Satan arrive…

– Nous allons le piétiner, l’écraser et le concasser !

– Si Satan arrive…

– Nous allons le broyer, le moudre et le râper !

– Si Satan arrive…

– Nous allons lui enfoncer un cactus dans le cul !

– Si Satan arrive…

– Nous allons lui piler de l’ail dans l’anus !

– Et du gingembre !

– Alleluiah !

– Et du piment !

– Amen !

– Si Satan arrive…

– Nous allons l’obliger à retourner en enfer !

 

 

 

Et chacun s’égosillait… et tout le monde

– Alleluiah ! Amen ! Loué soit le Seigneur !

 

 

 

s’époumonait… tandis qu’un groupe d’excellents musiciens, composé d’un sonneur de gong, d’un joueur de maracas et de quatre batteurs de tam-tam (chaque instrumentiste interprétant son propre tempo et « complétant » ceux des autres… enrichissant, mettant en évidence ou nuançant parfois les rythmes des autres… ou les « interrogeant » ou les « rappelant à l’ordre »… mais sans jamais les contredire), transportait les prières des exhaltés jusqu’au ciel… et jusqu’en enfer…

 

 

 

 

Et ne voilà-t-il pas que, vers 22 heures, Satan en personne (le visage dissimulé derrière un masque qui le fait ressembler à Adjibossou, le corps recouvert d’amulettes, habillé de sacs de jute en lambeaux, armé d’une fourche à trois pointes (chauffées à blanc dans un feu de braises ardentes) et d’une « cravache de cheval » (en cuir tressé… avec de méchants petits nœuds au bout)… et portant un cellulaire

– On m’a bippé ?

 

 

 

suspendu à son cou par une chaînette, s’amène sur son cheval (un alezan à la robe brun rougeâtre, piaffant et hennissant) et

– On m’a appelé ? On a cité mon nom ?

 

 

 

fait irruption dans la concession du pasteur, brandit son trident et

– On me cherche ? On a besoin de moi ?

 

 

 

tempête, se déchaîne, invective et

– Ainsi donc, c’est vous qui m’empêchez de dormir tous les soirs ? C’est vous qui voulez me piétiner, m’écraser et me concasser ? C’est vous qui prétendez me broyer, me moudre et me râper ?

 

 

 

vocifère et

– Eh bien, sautez maintenant ! Sautez ! Sautez ! Sautez !

 

 

 

éperonne son cheval à petits coups de talon secs et le fait se cabrer et

– Nassogne ! Nassogne ! Nassogne ! Nassogne ! Nassogne ! Nassogne !

 

 

 

du haut de sa monture frappe les paroissiens avec sa cravache et

– Nassogne ! Nassogne ! Nassogne !

 

 

 

les recrache et les évacue et les cingle et les fouette et les chicote et les châtie et les terrifie et les humilie et

– Sautillez ! Sautillez ! Sautillez !

 

 

 

les flagelle et les fustige et leur fesse le cul et leur sangle les jambes et leur zèbre les épaules et les ridiculise et

– Sautez ! Sautillez ! Sautez ! Sautillez ! Sautez ! Sautillez

 

 

 

les invite au repentir…

 

 

 

 

L’assemblée se disperse aussitôt, dans le plus grand désordre.

Personne ne pense à appeler au secours.

Et pour cause…

 

On ne peut pas, en effet, solliciter l’intervention du commissaire du quartier et de ses fonctionnaires de police pour chasser Satan. Cela ne ferait pas très sérieux. D’autant plus qu’il n’y a pas de commissariat de police à Adidogomé. La bourgade « au pied du baobab » se situe, en effet, très loin du centre de Lomé… après Aflao-Gakli, Bè-Klikamé, Atikumé, Ave Maria (où habitent à présent Claver, le frère cadet de Gougoui, sa femme et leurs trois enfants, dans la maison de Kinvi… qui, lui, s’est provisoirement exilé en Côte d’Ivoire, à l’Université de Cocody) et La Pampa, sur la route de Kpalimé, avant le poste de péage de Sanguera, avant Aképé, Noépé, Bagbé … et Badja. C’est déjà la grande banlieue. C’est presque la campagne… Et la responsabilité du maintien de l’ordre n’y relève plus du corps de police mais bien de la gendarmerie…

 

Ni les « éléments » de la brigade de gendarmerie. Et d’ailleurs…

– Douteraient-ils du pouvoir de Grand Dieu ? Craindraient-ils Satan ? Veilleraient-ils à ménager les deux camps !

 

 

 

le commandant-brigadier et ses éléments ne se dérangeraient probablement pas… et préféreraient sans doute s’enfermer, à double tour, à l’intérieur de leur caserne… et attendre que le jour se lève… et que l’affaire s’éclaircisse d’elle-même…

 

Et on n’imagine pas non plus

– Qui les ameuterait ? Certainement pas les proches voisins, indisposés par les veillées de prières et les séances d’exorcisme constamment organisées par le pasteur à son domicile… et qui, de toute évidence, se réjouissent des malheurs que l’homme d’Eglise rencontre dans l’exercice de son ministère… et qui se poilent et se bidonnent et se tordent de rire… et se gardent bien d’aider le ratichon à se tirer d’un aussi mauvais pas…

 

 

 

qu’une nuée de Zémidjans survienne par magie. En pétaradant. Et que des dizaines et des dizaines de « Zed » se lancent à la poursuite de Satan et

– C’est un égorgeur d’hommes, un coupeur de têtes, un mangeur d’enfants, un trafiquant d’organes…Ne le laissons pas s’échapper ! Attrapons-le ! Réglons-lui son compte ! Tordons-lui le cou ! Cassons-lui la tête ! Coupons-lui la gorge ! Eventrons-le ! Etripons-le ! Saignons-le ! Vidons-le !

 

 

 

parviennent à le rattraper, le tabassent, l’enferment

– Mais qu’adviendrait-il alors du cheval, dans une semblable conjecture ? se demandent et s’indignent Brigitte Bardot, Maquignons Sans Frontières et les Leucodermes d’Afrique du Sud (lesquels, même après la fin de l’apartheid, ont continué à s’intéresser à la gestion durable des ressources naturelles et au bien-être des animaux domestiques et sauvages et dont il est établi qu’ils n’ont jamais cessé d’être bons avec les crocodiles, les hippopotames, les singes, les oiseaux chanteurs… et les canidés et les félidés et les équidés)… Serait-il immolé et offert en sacrifice au Seigneur Tout-Puissant ? L’abandonnerait-on aux équarisseurs et aux mangeurs d’ânes et de canassons ? Le remettrait-on à charge de la société globale ? Devrait-on craindre le pire ? Parviendrait-il à s’échapper ? Mais où donc, dans quelle ambassade de Grande-Bretagne, d’Australie ou des Etats-Unis ou chez quels missionnaires canadiens ou neo-zélandais, pourrait-il alors trouver refuge ?

 

 

 

dans le coffre d’un taxi en maraude, l’amènent vers une destination inconnue, le débitent à la machette, le découpent en petits morceaux, le désossent, l’emballent dans un grand carton et le balancent dans la lagune de Bè… où il se serait probablement noyé si le cheval de Satan (ayant échappé au Seigneur, à l’équarisseur, à la société globale, à Brigitte Bardot et aux missionnaires canadiens… et ayant suivi, de loin, le taxi-voiture et les taxis-motos des lyncheurs… et ayant attendu longtemps, planqué dans les grandes herbes et les roseaux… en compagnie des moustiques acerbes, des rats choléreux et des crapauds gluants… le moment propice pour intervenir) ne s’était courageusement jeté à l’eau pour sauver la vie de son maître et le ramener sur la terre ferme.

Ce ne serait pas non plus très crédible…

 

On ne peut, enfin, pas demander

– J’avais averti le pasteur qu’il allait se faire des ennemis ! Je l’avais mis en garde ! Je l’avais bien prévenu…

 

 

 

au chef de quartier de s’entremettre (jadis éconduit, outragé et traîné dans la boue par une foule de fidèles

– Et vous voudriez à présent que je m’interpose ? Merci beaucoup ! A d’autres ! J’ai déjà donné !

 

 

 

excitée par un ministre du culte baveux et vociférant, alors que le digne fonctionnaire s’efforçait tout simplement, à la demande des administrés de sa juridiction, de calmer les ardeurs bibliques du fou de Grand Dieu )…

On ne peut vraiment pas lui demander, à cet excellent chef de quartier, de s’immiscer dans l’affaire, de se porter au secours des énergumènes et des braillards… et d’essayer de mettre fin aux « troubles » dont ils se disent à présent victimes…

 

 

 

 

Les ouailles, livrées totalement à elles-mêmes, déguerpissent donc, épouvantées, et se débandent…

 

Comme des lièvres, des agoutis, des rats des champs ou de petites souris noires avec le bout des poils un peu doré… fuient un feu de brousse…

Ou comme des poules… s’éparpillent en criaillant, effrayées par l’intrusion d’un serpent dans la basse-cour ou par le survol d’un oiseau de proie qui plonge en piqué sur les poussins et les agriffe de ses serres acérées, purulentes et sanguinolentes …

Ou comme des « sacabos », des « ashaos » ou des « atos », demoiselles non-accompagnées, puant l’insecticide, le déodorant et le parfum bon marché (à ne pas confondre avec les « gos », jeunes filles ou jeunes femmes « plutôt de bonne famille », entre seize et vingt-sept ans, clandestines de la « chose », qui fleurent bon l’ilang-ilang et aimeraient bien se trouver un « grotto » mais souffrent de la concurrence des séries « c », des collégiennes, des lycéennes et des étudiantes…)… s’esquivent et évitent, moins bruyamment mais avec autant de célérité, un contrôle de la police aux environs du Privilège ou d’une petite boîte de nuit glauque, vaguement éclairée par des néons rosâtres, jaunâtres ou bleuâtres, où des Yovos et des Agoudas (et, plus rarement, des Chinois qui, jusqu’à présent, ne sont pas très friands d’ambiances frelatées et sortent à peine de chez eux… et n’ont pas encore été rebaptisés et demeurent toujours des « Chinois ») (ceci dit, les « Libanais », sunnites ou chiites, druzes ou chrétiens, qu’ils soient originaires du Liban, de Syrie ou de Palestine, sont aussi des « Yovos »… et c’est seulement lorsqu’ils tiennent boutique qu’on les appelle des « Agoudas ») viennent faire leur marché de noces… pour tirer un « coup pressé »… ou, c’est plus cher, « pour toute la nuit »…

 

C’est la paniiiique !

 

Les pratiquants, donc, détalent à toute vitesse, se bousculent, renversent des bancs et des tabourets…

Ils abandonnent, sur les lieux du culte, leurs bibles et leurs livres de prière, des nattes, quelques pagnes, un gong et un tambourin, des tapettes, un étui à lunettes, une lampe torche, un cellulaire… et aussi, dans un coin sombre

– Des espions à la solde des divinités anciennes s’étaient-ils glissés parmi les affidés de Grand Dieu (pour les tenir informées des manigances et des sortilèges de la nouvelle idole, d’origine étrangère) ? Des ouailles, fonctionnant à la voile et à la vapeur, s’étaient-elles préparées à honorer, après l’office et en cachette du pasteur, l’un ou l’autre vaudou protecteur et avaient-elles amené avec elles tout leur «petit matériel », dissimulé dans une besace ?

 

 

 

une sacoche de taille moyenne contenant un coq, du djinkoumé, une bouteille de sodabi… et même quelques cierges…

 

Les croyants, donc, décampent au galop, à tire d’aile, comme si on leur avait administré un lavement avec une grosse poire en caoutchouc rouge enfoncée profondément dans l’anus… et qu’on leur avait « injecté » de l’eau savonneuse… ou un liquide à base d’ail, de gingembre et de piment…

 

Ils abandonnent sur place leur « berger »… tétanisé, gueule grande ouverte comme un canard migrateur qui, suite à une erreur de pilotage ou de navigation, se retrouverait au beau milieu d’un tempête de sable, dans une région désertique du nord du Burkina-Faso… aveugle, aphone, coi, figé, stupéfié, annihilé, décomposé, incapable de bouger et de produire un seul son… et, surtout, de comprendre ce qui lui arrive…

 

Ils abandonnent aussi un musicien… atteint peut-être de poliomyélite, paralysé des deux jambes (pour avoir commis quel gros péché ? dont il cherche à présent à se décrapouiller ? … ou qu’il voudrait bien revendre ou refiler à quelqu’un d’autre pour en être débarrassé ? … mais, jusqu’à présent, personne n’a jamais voulu lui racheter son péché… ni même le recevoir en cadeau…) et assis sur une chaise roulante brinquebalante, à trois roues… et qui était le « soliste » et le leader du groupe de batteurs de tamtam « accompagnant » les prières des fidèles jusqu’au ciel… et jusqu’en enfer… et qui avait de bras très « gonflés » et très athlétiques et des mains très larges et très musculeuses… à force de se déplacer en se servant de ses seuls biscoteaux dans le « deux pièces », salon-TV Zion (Ibos films !) et chambre à coucher-Sports FM (on peut être handicapé, adorer Grand Dieu et aimer le foot, non ?), qui lui tient lieu de logement et de faire avancer son tricycle en pédalant, pédalant, pédalant avec les paluches… et qui jouait puissamment du grand tambour et… avait bu, comme il se doit, deux ou trois mesures de sodabi… ou, peut-être même, bien davantage et… était particulièrement inspiré par l’alcool, les noix de kola, le chanvre indien et le Saint-Esprit et… ne voyait plus rien et… n’entendait plus rien et… continuait de taper, taper, taper, taper, taper, tapoter, tapoter, tapoter, tapoter, tapoter, taper, taper, taper, taper, taper, tapoter, tapoter, tapoter, tapoter, tapoter, taper, taper, taper, taper, taper, tapoter, taper, tapoter, taper, tapoter, taper, tapoter, taper, tapoter, taper de toutes ses forces, avec beaucoup de conviction, sur son instrument… plissant le front, fermant les yeux, se mordant la lèvre inférieure…

 

Satan, fâché « vrai-vrai », descend alors de son cheval fougueux… et

le valeureux destrier, lui-même très énervé, bronche, montre les dents, rue, se dresse de façon spectaculaire (bien membré, circoncis, ne portant pas d’étui pénien, presque en érection) et menaçante sur ses pattes arrière et

Adjibossou fonce aussitôt sur le pasteur et l’agrippe et l’empoigne et

– C’est toi, bandecon, qui m’as appelé? C’est toi qui veux me fouler aux pieds ? C’est toi qui veux m’enfoncer un cactus dans le cul ? Et me piler de l’ail, du gingembre et du piment dans l’anus ?

 

 

 

le bouscule vigoureusement et le malmène et le travaille et le tourmente et le tortille et le gigote et le balance et

– Et c’est toi qui interdis à tes fidèles de manger du cochon de lait rôti au four… et des bloms… et même de l’agouti ? Et c’est toi qui ne leur permets pas de travailler le vendredi ? Et c’est encore toi qui n’autorises pas l’accès de ta concession aux femmes ayant leurs règles ?

 

 

 

lui broie le palmier et lui moud le cocotier et lui râpe l’igname et lui piétine l’avocat et lui écrase la mangue et lui concasse la papaye et

finit par le jeter à terre, presque nu, en caleçon, d’un geste méprisant et

– Tu n’es même pas capable de te battre et de te défendre, espèce de bandecon ! Tu as des ovules dans les testicules ! Tu n’as même pas de fesses ! Tu as le cul d’un « Blanc fauché »… qui n’a plus de sous dans les poches de son short ou de son pantalon… et rien non plus dans la culotte ! Tu es de la chiure de mouche ! Tu n’es qu’une petite grenouille insignifiante ! Je vais te balancer dans la fosse… et te donner à manger aux canards, aux hippopotames et aux crocodiles !

 

 

 

fait mine de se boucher le nez… comme on jette le contenu d’un panier d’ordures ménagères sur un tas de détritus.

 

Le pasteur s’étrécit, s’affaisse, s’amenuise, s’atrophie… et s’efforce de rapetisser encore… et tente de s’éclipser subrepticement (sans demander son reste, sans prendre ses cliques et ses claques, sans tirer sa révérence)… en rampant… et trébuche et se redresse et chavire… et retombe et se relève et s’écroule à nouveau… et frissonne et tremblote et trouillote… et pisse sur lui et chie sur lui… et parvient finalement à prendre la fuite, en courant, à quatre pattes, couinant et pleurnichant, allant de gauche à droite, dans tous les sens, gémissant et glapissant, comme un chiot souffleté par un gros matou… et qui cherche et qui cherche et qui cherche… mais ne trouve pas, un trou de lapin sauvage où

– Azui !

 

 

 

s’enterrer…

 

Et Satan, victorieux et sarcastique, de se mettre à rire, rire, rire, rire, rigoler, s’esclaffer, s’ébaudir, se poiler, se bidonner, se gondoler, glousser, pouffer, se tordre, s’étranger et hoqueter d’un rire inextinguible, inextinguible, inextinguible, inextinguible, inextinguible, inextinguible, inextinguible…

Et son cheval aussi de remuer la tête de bas en haut, de hennir, de piaffer, de ricasser et de se taper les mains sur les cuisses et de piétiner le sol de contentement et

– Ce n’est pas parce qu’on est circoncis qu’on peut se retenir d’uriner !

 

 

 

de pisser de rire

 

Leurs rires énormes et dévastateurs, peu à peu, se calment.

Un silence de cimetière règne alors sur la concession du pasteur, complètement désertée. Et ne restent plus sur place que

– Pardon, Satan ! Moi, je ne vous ai jamais piétiné ! Regardez-moi, je n’en serais pas capable, vous avez vu dans quel état sont mes jambes…

 

 

 

le tambourinaire paralytique (qui ne peut pas s’échapper), le cheval (qui le tient quand même à l’œil et pointe tout droit ses grandes oreilles)… et Satan qui

– Menteur ! Imposteur ! Faux jeton ! Satan est au courant de tout ! Satan a des informateurs partout ! Je sais que tu viens ici pour adresser une requête à mon collègue et concurrent, Grand Dieu ! Le pasteur t’a dit que si tu jouais divinement bien (et gratuitement aussi, eh !) du tambour, tes prières allaient être vite exaucées ! Et je sais que, tous les soirs, tu supplies Grand Dieu de te faire recouvrer l’usage de tes jambes …

– Pardon, Satan ! Pardon ! On m’avait dit que Grand Dieu accomplissait des miracles, qu’il savait redresser les perclus et faire marcher les paralytiques… On m’avait trompé !

– Et pourquoi ça, hein ? Pourquoi veux-tu retrouver tes jambes ? Pour pouvoir danser le high-life, le soukouss, le rap ou le reggae ghanéen dans une boîte de Lomé ou un boui-boui d’Aflao, près du poste frontière ? Ne serait-ce pas plutôt pour me piétiner et m’écraser et me concasser ? A ton tour ? Et me broyer, me moudre et me râper aussi ? Et m’enfoncer un cactus dans le cul et me piler de l’ail, du gingembre et du piment dans l’anus ? Et me fouler aux pieds ? Comme tous les autres ? Je le sais !

– Pardon ! Pardon ! Pardon !

 

 

 

 

harponne le joueur de grand tam-tam (je vais lui faire la fête à ce tapageur nocturne qui est certainement le plus bruyant de toute la bande, se dit Satan) et menace de lui marquer les,joues avec son trident chauffé à blanc et le querelle et le harcelle

– Et d’ailleurs tu fais tellement de bruit avec ton instrument, djimakpla, jusque tard dans la nuit, que mes enfants ne parviennent plus à terminer leurs devoirs et à dormir en paix ! Et qu’ils arrivent fatigués à l’école et en ramènent de mauvais bulletins qu’ils n’osent pas montrer à leurs parents !

– Pardon ! Pardon ! Pardon !

– Et que ma co-épouse et moi-même, nous ne pouvons même plus regarder tranquillement un film sur Radio Télévision Delta Santé ou une émission de variétés à la TVT, sur TV2 ou sur Ghana TV…ou suivre, en famille, l’élection de Miss CEDEAO, édition 2006 !

– Pardon ! Pardon ! Pardon !

– Je devrais te faire mordre par mon cheval ! Je devrais te jeter un sort, djimakpla, et te pétrifier aussi les bras pour que tu ne puisses plus jamais battre du tambour !

– Pardon ! Pardon ! Pardon !

 

 

 

 

en fulminant (et qu’il ne s’imagine pas, ce connard, que son handicap constitue une circonstance atténuante car s’il avait toutes ses jambes, je sais bien qu’il serait déjà loin, se dit Satan)… mais…

Pardonnez-moi, Grand Satan ! Ce sont mes frères, mes soeurs et le pasteur qui m’ont trompé ! Je n’ai jamais voulu vous nuire, à vous et à votre famille… Et… pour les Miss… si tu veux, Grand FoFo, je peux te raconter comment ça s’est passé car, ce jour-là, je ne suis pas venu prier, je suis resté toute la soirée à la maison, devant mon poste, avec ma femme…

– Avec qui donc, dis-tu, azui ? Avec ta femme ?

– Oui, Grand Satan ! Je n’ai plus de jambes, Grand Satan, mais j’ai quand même du cœur…et des sentiments !

– Et donc du gagaragassou, j’imagine! Mais, dis-moi, azui, es-tu seulement circoncis… comme doivent l’être tous les bons bougres de ton âge qui se respectent ?

– Bien sûr, Grand Satan ! Comme un vrai homme ! Comme ton cheval ! Comme Jésus-Christ !

– Comme qui ?

– Pardon, Grand Satan, ça m’a échappé… J’ai été circoncis peu de temps après ma naissance, quand j’avais encore toutes mes jambes !

– Et ton gagaragassou, dis-moi encore, Azui, ça m’intéresse, il fonctionne normalement ton truc-là ?

– Tout à fait normalement, Grand Satan ! Enfin, presque…Ces choses-là qui pendouillent-là ne sont, fort heureusement, pas accrochées aux jambes… Et j’urine bien aussi, merci, grâce à Grand Dieu ! Enfin, presque…

– Grâce à qui ?

– Pardon, Grand Satan, ça m’a encore échappé ! Pardon ! Pardon ! Pardon ! Laissez-moi m’adapter au changement de culte et m’accoutumer aux rites, pompes et solennités du nouveau credo ! Il faut me donner un peu de temps ! Il y a tellement de slogans publicitaires, de cris d’animation, de paroles magiques, de clauses de style et de formules cabalistiques, de phrases louangeuses, de compliments bien troussés et de dates historiques à apprendre et tellement d’autres à oublier !

 

 

 

 

à force de discuter avec lui (laissons-le quand même s’exprimer, testons-le et voyons ce qu’il a dans le bide, se dit Satan) progressivement s’apaise et…

– Mais que je ne t’y reprenne plus quand même, mal élevé !

– Pardon, Grand Satan ! Pardon ! Demain, j’aurai pris connaissance de Votre Parole Satanique Maudite et j’aurai lu Vos Maudits Ecrits Sataniques et retenu les questions et les réponses de Votre Satanique Petit Catéchisme ou de Votre Petit Livre Rouge Satanique et je me serai complètement recyclé… J’aurai tout étudié par cœur et vous n’aurez pas de meilleur perroquet que moi !

– Bon, dis-moi quand même, lapin, ça m’intéresse, comment vous vous arrangez, ta femme et toi, pour vous accoler, faire la « chose »… et vous envoyer en enfer ! Qui prend l’initiative ? Qui conduit la manœuvre !

– Ne vous moquez pas, Grand Satan ! Pitié ! Ne vous moquez pas… Mais, puisque ça t’intéresse, Grand FoFo… en ce qui concerne l’élection de Miss CEDEAO, je peux te dire aussi que l’évènement était organisé…

– A l’hôtel du 2 février, comme d’habitude ?

– Non, au Palais des Congrès ! Et que le groupe musical qui animait la soirée était…

– Celui de Jimi Hope ?

– Non, celui de King Mensah ! Et que c’est l’ivoirienne Alima Diomandé qui a été élue !

– Et la candidate du Togo ?

– La togolaise Jacky Azouma a été retenue comme première dauphine…

– Jacky Azouma ? Mais c’est une vieille Miss Togo, ça ! Ce n’est pas celle de l’année dernière ou d’il y a deux ans, non ?

– Effectivement, Grand FoFo !

– Mais pourquoi alors Miss Togo 2006 n’a-t-elle pas été retenue comme candidate à l’élection de Miss CEDEAO ? Avait-elle des boutons partout et les organisateurs ont-ils été obligés de la remplacer ? Ou, peut-être, depuis son élection, s’était-elle trouvé un grotto et était-elle tombée gravement enceinte (une grossesse accélérée, la bougresse !) des œuvres du fils aîné ou du chauffeur particulier de son généreux bienfaiteur ?

– Je ne crois pas, Grand FoFo ! C’est faux ! Tout ça, ce sont de vilaines calomnies et de très méchants racontars ! Mais je sais qu’au moment de son élection Miss Togo 2006 avait été contestée par une bonne partie du public ! Elle était nulle à l’oral, paraît-il… A la plupart des questions que lui posaient les membres de jury, tout ce qu’elle était capable de répondre, c’était: « Aucune idée » !

– Excellent ! Captivant ! Tu commences à me plaire, lapin !

– Une autre version circule encore, Grand FoFo, selon laquelle il y aurait un « décalage » entre les élections nationales et internationales de Miss… Et que, dès lors, Miss Togo 2006 ne pouvait pas être candidate à l’élection de Miss CEDEAO en 2006… mais qu’elle devrait l’être, normalement, en 2007 !

 

 

 

 

s’intéresse peu à peu au bonhomme (un petit malin, un futé qui a de bonnes informations… et même, apparemment, du bon sens et du jugement, se dit Satan) mais

– Paaarfait ! Parfait ! Je vois…Bon, ça suffit comme ça, assez causé, assez pinaillé… Je n’ai pas que ça à faire…Mais je dois bien constater, azui, que tu disposes de très bons yeux et aussi d’excellentes oreilles… et que tu es bien renseigné… et que tu jactes aussi pas mal… Et je me propose donc de te recruter dans mon centre de documentation générale, comme chercheur associé…

– Merci Grand Satan !

– C’est gratuit ! Peut-être aussi, plus tard, pourrais-je t’utiliser comme animateur et propagandiste…

– Merci Grand Satan ! Merci !

– Pas de quoi ! Mais, en attendant, comme tu es un excellent joueur de tam-tam (on ne peut pas dire que je ne t’ai pas suffisamment « auditionné » !), je ferai en sorte que tu puisses te produire en « ville », avec ton groupe de musiciens, chez les Yovos du Centre culturel français ou au Privilège…

– Merci Grand Satan ! Merci ! Merci !

– Pas de quoi ! Et je te fournirai aussi tout l’équipement nécessaire, je m’occuperai du transport et des « arrangements » à passer avec la direction de ces établissements… et de l’herbe et des noix de kola et du sodabi ! Je t’achèterai une nouvelle chaise roulante, une « quatre roues motrices », dernier modèle, avec avertisseur sonore, moteur électrique et GPS ! Je serai ton sponsor inconnu !

– Merci Grand Satan…

– C’est gratuit ! Je crois qu’on pourra très bien s’entendre, lapin !

– Mais m’autoriseras-tu à jouer également avec mes potes dans les grands hôtels de Lomé ?

– A l’hôtel Sarakawa, oui !

– Et à l’hôtel de la Paix et à celui l’hôtel du 2 février ?

– Oui, aussi !

– Et à l’hôtel du Bénin ?

– Non ! Cet hôtel a été racheté par la chaîne Ibis et est, à présent, squatté par les militaires français de la « Force Licorne »… qui fabriquent on ne sait trop quoi en Côte d’Ivoire… et qui prétendent venir se « décompresser » à Lomé !

– Et à l’hôtel Palm Beach ?

– Non ! On n’y donne pas de concerts… et puis c’est juste à côté du Privilège… et ça pourrait provoquer un peu de tirage entre les deux établissements !

– Et au Palais des Congrès, oui ?

– Bien sûr !

– Et dans les bars du boulevard circulaire, le boulevard du 13 janvier, oui ?

– Cela va de soi !

– Au 54, par exemple ?

– Certainement !

– Et au Sunset, en face des Brochettes de la Capitale ?

– Evidemment !

– Ewuiii ! J’en ai de la chance ! Merci, Grand Satan ! Merci, Patron ! Merciii !

– C’est gratuit, lapin !

– J’accepte ta proposition avec enthousiasme, Grand Satan… et je vais tout de suite annoncer la nouvelle à ma femme et à mes musiciens !

– Attends encore un peu, lapin… Attends… Il faut d’abord qu’on en discute à tête reposée… Et qu’on se mette d’accord sur les termes exacts de notre contrat !

– Bien sûr, Grand Satan !

– Et j’espère bien, azui, que ton repentir et ton engagement sont sincères ! Je le souhaite vivement pour toi… dans ton propre intérêt et dans celui de ta famille… On peut, certes, facilement tromper Grand Dieu qui a la tête dans les nuages mais on ne peut écraser les pieds de Satan avec les cerceaux couverts de rouille d’une chaise d’handicapé couinante et déglinguée ! Tu travailleras donc pour moi, sous mon autorité exclusive…

– A ton commandement, Grand Satan !

– Je t’intime donc, dès à présent, l’ordre formel et diabolique de ne plus jamais, jamais, jamais jouer du tam-tam à Adidogomé après le coucher du soleil ! Tu m’entends ? Plus jamais !

– Plus jamais, Grand Satan ! C’est promis ! Je t’ai bien entendu ! Et je t’obéirai au doigt et à l’œil et sans murmurer, Patron ! Je serai ton fidèle serviteur ! J’en fais le serment !

– Je prends donc acte de votre prestation de serment, lapin !

– Mais, quand même… à Lomé, en pleine ville… je pourrai faire du bruit, non ?

– A Lomé, en « ville », pas de problème ! Tu pourras faire autant de chambard que tu voudras !

– Magnifique ! Et quand j’irai jouer du grand tam-tam au Sunset, je ferai tellement de boucan que les clients des « Brochettes » devront se boucher les oreilles… ou prendre la fuite ! Et se réfugier au Quilombo !

– Comme tu voudras, azui ! Pas de problème ! Personnellement, je raffole des brochettes de tripes de mouton… Mais je n’habite pas Abobokomé, le quartier des escargots… Et le tapage qui y règne, je m’en fous ! Je me suis domicilié, en effet, depuis quelques années, ici-même, à Adidogomé, en dessous du baobab, près du cimetière…

– Mais pourquoi donc à Adidogomé, Grand Satan, pourquoi pas au centre ville ?

– Parce que le coin était réputé plus tranquille ! Beaucoup moins bruyant… C’était bien avant que le pasteur et sa bande de paroissiens ne se mettent à gueuler, à piailler et à bêler tous les jours… Tu comprendras donc, lapin, pourquoi j’étais très en colère en débarquant ici ce soir !

– Bien sûr, Grand Satan ! Je te comprends ! Mais pourquoi, compte tenu de ton « niveau », n’installerais-tu pas tes appartements dans les caves somptueuses d’une très grande villa de la Résidence du Bénin, près de Lomé II ? J’en connais quelques unes qui te conviendraient parfaitement !

– Ah bon ? Et comment tu vois ça, lapin ?

– Si tu t’installais à la Résidence du Bénin, Grand Satan, je pourrais… peut-être… simple suggestion de ma part, soumise à ton appréciation… avec ma femme… et, peut-être aussi… si tu l’autorises… les musiciens de mon groupe… occuper les nombreuses chambres à coucher, les deux salles de bains, la cuisine, la salle à manger, la terrasse, le petit salon et le grand salon…

– Ah bon ! Vas-y, continue, développe tes idées !

– Et, ma femme et moi, nous pourrions peut-être constituer un couple de loyaux serviteurs, obéissants, efficaces, désintéressés, entièrement voués à ton service… Moi je filtrerais les visiteurs et ma femme ferait la lessive, laverait les carrelages et cirerait les souliers… Elle balayerait aussi les escaliers qui mènent au sous-sol… Tu lui donnerais un peu d’argent et elle ferait toutes les courses de la maison… A la superette Ramco, installée au sein même dans la Résidence depuis plus d’un an… ou à superette Concorde, à Bè-Klikamé, sur l’avenue des Tecks (plus petite mais moins chère, dit-on, que les magasins de la chaîne Ramco… et on y trouve aussi, en abondance, des produits « expatriés », venus de France ou d’ailleurs : du fromage et des vins français, du schnaps en provenance de Hollande ou d’Allemagne, etc)… ou même, tous les jeudis, au marché de Noépé d’où elle ramènerait, des œufs, des poules, des ignames, du maïs, des escargots et des légumes frais pour ta femme et tes enfants… ou au marché de Kévé, le mercredi ou au marché de Sanguera, le vendredi ou au marché d’Assanhoun, le samedi ou au marché de Kévé, le mercredi

– Ah bon ! Et le mardi ?

– Le mardi, il y a bien un marché qui se tient à Badja… mais c’est un très petit marché ! Tu pourrais aussi, peut-être… si ça t’arrange et si tu veux bien prendre en charge le coût du transport… simple suggestion aussi… sans vouloir te commander… envoyer ma femme au marché de Tsévié, sur la route d’Atakpamé, qui se tient aussi le vendredi… d’où elle te rapporterait de grandes jarres, fabriquées dans les villages des environs, que tu pourrais enterrer à mi-hauteur dans ton jardin pour y conserver de l’eau…

– Ah bon ! Il n’y a donc pas d’eau courante dans les villas de la Résidence du Bénin, lapin ?

– Si, bien sûr, Grand Satan, bien sûr ! Mais tu pourrais également utiliser ces jarres à des fins décoratives, y planter des fleurs « exotiques »… comme font les Yovos…

– Ah bon ! Et les musiciens de ton groupe, qu’est-ce qu’on en ferait dans le « plan » que tu me proposes ?

– Les batteurs de tam-tam, le sonneur de gong et le maracassiste pourraient peut-être… par exemple… autre petite idée… dont tu feras évidemment ce que tu voudras… balayer ta cour, tailler tes haies, arroser les fleurs que tu auras fait planter dans les grandes jarres achetées au marché de Tsévié, tondre ton gazon, élever quelques poules et des canards, nourrir tes chiens, s’occuper de ton potager…

 

 

 

 

éprouve néanmoins quelques doutes (il me prend pour un con, ce margoulin… il s’imagine qu’il va pouvoir pomper mes sous et se servir de moi comme ça, se dit Satan) sur la sincérité de son nouvel employé mais

– Ne chercherais-tu pas à m’entuber, lapin ?

– Mais non, Grand Satan ! Loin de moi cette pensée ! Je ne pense qu’à défendre vos intérêts, Patron !

– Est-ce bien sûr, lapin ?

– Vous pouvez absolument me faire confiance, Patron ! Et je me demandais aussi… inspiration subite… qui me vient à l’instant… pourquoi vous n’occuperiez pas non plus les parkings et les souterrains secrets et sécurisés de la nouvelle ambassade des Etats-Unis d’Amérique, le long du boulevard qui passe devant Lomé II, au début de la nationale 1 ? Après tout, Grand Satan, vous êtes quand même une autorité et vous devez vous faire respecter ! Vous êtes un Grand parmi les Grands !

– L’Ambassade des Etats-Unis, il ne peut en être question, lapin ! Trop de caméras, trop de micros et trop de militaires ! Et puis trop de complications diplomatiques aussi ! Quant à la Résidence du Bénin, je n’aime pas beaucoup les gens qui habitent ce quartier-là ! Enormément d’expatriés et plein de vigiles en tenue noire ou vert-kaki, armés de gourdins ! On se croit protégé et on se retrouve prisonnier…Et, surtout, je ne tiens pas à devenir tributaire d’un petit malin dans ton genre…qui profiterait d’un job de concierge pour vivre à mes crochets et surveiller tous mes mouvements !

– Bien sûr, Grand Satan ! Bien sûr ! Je vous comprends parfaitement ! Bien sûr ! Et pardon si vous ai choqué ou offensé ! Pardon ! C’est sous le coup de l’émotion ! Il faut m’excuser ! Pardon !

– Bon, arrêtons là et parlons du contrat qui va nous lier ! Ce que je te demanderai, à partir de maintenant, en contrepartie de mon offre généreuse, c’est de rôder jusqu’au petit matin dans les hôtels et dans les bars… et, après ou avant les concerts, de te glisser adroitement… avec l’air de ne pas y toucher… entre les tables avec ta chaise roulante (les gens finiront par te connaître et te laisseront passer gentiment)… et de te faufiler, t’insinuer, t’incruster dans des groupes (les gens t’appelleront et te féliciteront et te gratifieront… et, peut-être, t’inviteront-ils à te joindre à eux et t’offriront-ils à boire… personne ne pensera à se méfier de toi) de fêtards…et de tendre les oreilles comme mon cheval… et d’ouvrir grand les yeux… et de relever les noms des individus qui te paraîtront suspects de quelque chose… ou le numéro de la plaque d’immatriculation de leur voiture ou de leur moto, etc…

– Et d’établir à votre attention, un « bulletin d’information » quotidien, Patron ? Est-ce bien ça ?

– Oui, évidemment ! C’est bien ça ! Tu me rapporteras, soigneusement, dès l’aube, avant même d’aller te coucher, tout ce que tu auras vu ou entendu pendant la nuit, lorsque les bambocheurs se lâchent : ce que les gens complotent, trament et manigancent… où ils se rencontrent… qui fricote ou couchaille avec qui… quelles sont les combines louches de chacun… que je puisse constituer un dossier sur chacun…

 

 

 

 

décide de le garder quand même en amitié (ce gredin a tout pour faire un excellent démon… et les « défauts » dont il devrait normalement se confesser à l’église ne sont, après tout, que des qualités ou des aptitudes dont on pourra très utilement se servir en enfer, se dit Satan) et finit par lui donner, solennellement, l’absolution et…

– OK ! Je crois, lapin, qu’on nous nous sommes bien compris ?

– Oui, Patron, on s’est très bien compris ! A merveille ! Et d’ailleurs je faisais déjà presque le même boulot pour le pasteur !

– Ah bon ? Tu me raconteras ça plus tard…

– Avec plaisir, Grand Satan !

– On se reverra donc demain, on mettra tout ça définitivement au point et on signera le contrat ! Je décide de passer l’éponge ! Je te pardonne toutes tes fautes (le chambard que tu fais tous les soirs depuis des mois, mes insomnies, les mauvais bulletins de mes enfants… et même tes petites « suggestions » teintées de roublardise) et je me résous à t’embaucher ! Va dans la paix de Satan, lapin ! Et à demain !

– A demain où, Patron ?

– Sous le baobab, près du cimetière !

– Sans faute, Patron ! Sans faute ! Et merci encore ! Merci mille fois !

– C’est gratuit ! Va donc en paix, lapin !

– Oui, Patron !

– Va, je te dis !

– Oui, Patron !

– Mais va !

– Oui, bien sûr, Grand Satan… je voudrais bien demander la route, mais… mais comment je fais ? Sans l’aide de quelqu’un, je ne suis pas capable de traverser les rigoles et de franchir les bordures…

– Tu ne voudrais quand même pas que ce soit moi, Satan, qui pousse ton tricycle jusqu’à la maison ?

– Non Patron, bien sûr ! Il n’en est pas question !

– Ni que j’ordonne à mon cheval, un pur sang de noble extraction, de tracter ta charrette ridicule… comme on pourrait l’exiger d’un vulgaire bourricot ?

– Non, bien sûr, Satangan… j’appellerais bien ma femme sur son cellulaire… mais je n’ai plus d’unités… je suis désolé… je ne vois pas comment faire…tu ne pourrais pas me prêter ton appareil ?

 

 

 

 

par lui passer (il ne faudrait quand même pas que le bonhomme exagère et qu’il se croie tout permis, se dit Satan) son portable.

– Appelle, lapin ! Mais fais vite !

– Merci Satangaaan ! Je te remercie infiniment…

– Oui mais fais vite, je te dis ! Le téléphone, lui, n’est pas gratuit !

– Mais, à propos, Satangan le Tout Puissant… si je peux me permettre… sans te forcer la main…si ça ne te dérange pas trop… maintenant que nous avons fait connaissance, Satangan le Maudit… et que j’ai enfin découvert ta force et que je me suis enfin soumis à ton autorité, Satangan le Très-Bas et le Très-Malfaisant… et afin que, la prochaine fois, je puisse enfin me mettre à genoux devant ton Opulente Magnificence… et que je puisse enfin reprendre l’initiative et enfin conduire la manœuvre et enfin donner de vigoureux coups de rein et enfin satisfaire la mère de la maison et enfin gambader, enfin sauter, enfin bondir, enfin détaler, enfin me reproduire, enfin proliférer… et engager quelques co-épouses, les escalader à toutes heures du jour et de la nuit, couicouiner de plaisir comme un vrai lapin buissonnier… tu ne pourrais pas faire quelque chose pour mes jambes, Bon Satangan … tu ne pourrais pas me confectionner un gri-gri «  bienfaisant » (ça doit exister, non ?) qui me remette enfin les guibolles en place et… faire en sorte, Grand FoFo, que ces choses-là qui pendouillent entre mes jambes ballantes puissent enfin tourner au mieux de leurs capacités ?

 

 

 

 

Et voilà, l’histoire est finie.

Ite missa est. On éteint les lampions. Tout le monde rentre à la maison. On ferme la guinguette.

 

Moralité ? Aucune !

 

Grand Satan et le paralytique – Le film du film

 

 

 

 

Evidemment, on l’aura tout de suite deviné, Satan était intervenu à la demande expresse…

– Et moyennant finances, douchka ?

– Tu as tout compris, petite chérie ! Le charbon de bois qu’on achète sur la route de Kpalimé ou d’Atakpamé, ça coûte cher ! On ne se chauffe pas au mazout en enfer, ce n’est pas bon pour les bronches et puis ça pue trop ! Et, dans les caves à champignons, à fromages, à schnaps ou à crus rares… et tout au fond des mines de phosphate, de fer, de bauxite, de chrome ou de manganèse, il faut bien avoir un peu de lumière sinon on perd son chemin et, dans l’obscurité, on ne retrouve plus la porte des toilettes ou de la cuisine… et on peut même se tromper de chambre à coucher et…

– Et finir la nuit dans le lit de la bonne des enfants ?

– Ben wiii ! Il n’y a pas de fenêtres ou de velux en enfer ! Les « rives de Charon » ne sont pas éclairées par la « pyramide du Louvre » ! Et, en cette période de délestage, l’électricité et le gaz en bonbonnes (servant à faire fonctionner les frigos pleins à ras bord de bouteilles de Pils, de Flag, d’Eku, de Castel, de Lager et de Guiness…

– Et d’Awoyoo, j’espère ?

– Et d’Awoyoo, bien sûr… de même que les grands congélateurs, on appelle ça des fours, qui servent à fabriquer des « glaçons » ou des blocs ou des « pains » de glace, de quarante centimètres de long sur dix de large et dix de haut, bien cuits) se font rares et risquent de bientôt augmenter de prix !

– Mais dis-moi, douchka, au Togo, les mines de phosphate sont exploitées à ciel ouvert, non ?

– Effectivement !

– Et j’ai lu aussi quelque part, douchka, que les gisements de fer des environs de Bassar ne sont pas mis en valeur actuellement… sauf par quelques Bassari de Nangbani ou de Bandjeli qui forgeronnent encore des couteaux, des houes, des fers de lance et des cloches pour les cultivateurs, chasseurs ou éleveurs du coin…

– Et aussi pour les touristes, petite chérie… pour des Yovos, trafiquants d’images volées… et fricoteurs d’objets usuels… qu’ils « extorquent» aux gens, en marchandant ferme, sans s’embarrasser de scrupules, contre quelques petites pièces de monnaie…

– J’ai donc lu, douchka, te disais-je (et je veille à ne pas perdre le fil de mes idées sinon tu vas encore arriver à t’esquiver) que ces gisements sont laissés à l’abandon parce qu’ils sont estimés « peu rentables » et ne pourraient pas être exploités à grande échelle…Mais, de toute manière, que je sache, l’exploitation traditionnelle des gisements de Bassar se fait également à ciel ouvert, non ?

– Ben wiii !

– Et c’est quoi alors ces « caves à champignons » et ces « fonds des mines » dont tu me parles ?

– Tu cherches, décidément, à me casser la baraque, petite chérie ! Tu es trop rationnelle, trop documentée ou trop « économique », je ne sais pas trop quel mot utiliser ! Et tu commences très sérieusement à m’inquièter! Dois-je comprendre que ma femme serait contre moi et aussi contre Grand Satan ? N’oublie pas que, toi et moi, nous faisons partie d’une seule et même association de malfaiteurs… un peu de complicité s’impose !

 

 

 

 

à la demande expresse, disais-je (avant que tu ne m’interrompes) d’habitants d’Adidogomé qui se plaignaient d’un tapage nocturne quasi-quotidien et avaient, à plusieurs reprises, demandé au chef de quartier d’intervenir et dépêché des délégations auprès du pasteur afin de lui faire entendre raison et s’étaient faits traiter

– Infidèles ! Personnes sans foi ni loi ! Esprits Sataniques !

 

 

 

de tous les noms et qui, réunis en assemblée générale ou en « comité de base» s’étaient résignés, en fin de compte, après avoir dû se cotiser, à recourir aux services onéreux mais efficaces de…

Satan.

 

lequel, fort heureusement, logeait une de ses co-épouses

– Une jeune pousse qui, pour l’instant, avait sa préférence… et qu’il fréquentait (au grand dépit de la mère-chef) plus assidûment que toutes les autres… depuis quelques années déjà… Un tendron qui lui avait fait déjà cadeau de deux petits enfants… en âge, maintenant, d’aller à l’école…

 

 

 

à Adidogomé.

 

Cette co-épouse, Satan la logeait dans une deuxième « maison »

– Une deuxième maison, douchka ?

– Malgré de nombreux et importants « échanges » culturels avec le Congo-Zaïre, petite chérie, il n’y a pas à proprement parler de « deuxièmes bureaux » au Togo… ce n’est pas vraiment admis… on prend plutôt une co-épouse et on lui fait un enfant… mais dès lors que, de nos jours, la co-épouse n’ accepte plus, comme avant, d’habiter la même maison que la première, on est bien obligé de l’installer quelque part… et on se retrouve avec « deux maisons »…

 

 

 

entièrement climatisée, équipée de tout le confort moderne, avec connexion internet et jacuzzi, disposant d’un salon cigare et pousse-café (équipé d’un dispositif d’extraction des fumées) et d’une distillerie de sodabi pour monsieur, d’une salle de fitness (avec entraîneuse-musculatrice et coach en nutrition et en hygiène buccale) et d’un salon de beauté (avec défriseuse, tresseuse, maquilleuse, épilatrice) pour madame, d’une salle de jeux pour les petits (avec flippers et consoles) et d’une écurie pour le cheval du patron… et d’un ascenseur… et même d’un monte-charge pour les sacs de charbon de bois et d’avoine (les sacs d’avoine étant directement expatriés de France ou d’Allemagne), les bottes de paille, les casiers de bière et le bourrin… débouchant l’un et l’autre, en surface, dans une crypte abandonnée, cachée par la végétation…

 

Une deuxième « maison », ensuite, que le vert-galant s’était fait construire, en utilisant une ancienne excavatrice de houille ou de lignite des charbonnages du Borinage (découverte dans un parc du Port Autonome de Lomé, le TP3 sans doute, où elle semblait avoir été abandonnée par son importateur… faute d’acheteur), dans le quartier d’Adidogomé, à plus de vingt mètres en dessous d’un gigantesque baobab, presque chauve, et du vieux cimetière où des jeunes désoeuvrés, quelquefois, jouent à l’adito, ou aux dames ou au cartes, glandent, dragouillent, discutaillent, traficotent, fument de l’herbe, grignotent des noix de kola, revendent de l’essence du Ghana (quand le « cours » est favorable aux fraudeurs), boivent du deha, du tchoukoutou et du sodabi ou font la sieste sur les tombes, à l’ombre des palétuviers… tandis qu’un peu plus loin, des proches d’une personne morte la veille… et que la famille n’avait pas eu les moyens de « mettre au congélateur » à la morgue de Lomé en attendant l’arrivée d’autres parents et amis du défunt devant venir de Vogan, de Glidji, d’Aneho, de Kpalimé ou d’Atakpamé ou de plus loin encore, de Blitta, de Sokodé, de Bassar, de Kara, de Kanté, de Mango ou de Dapaong ou de plus loin encore, du Bénin, du Nigeria, du Ghana, de Côte d’Ivoire, du Burkina-Faso, du Mali ou du Niger ou de plus loin encore, de France, d’Allemagne, du royaume de Tintin ou des Etats-Unis (le « loto-visa » ayant eu pour effet, dit-on, d’augmenter considérablement, ces dernières années, le nombre des membres de la communauté togolaise résidant en Amérique)… creusent une nouvelle tombe pour un enterrement prévu dans la journée, en fin de matinée…

 

Une deuxième « maison », enfin, que Satan avait fait construire à grands frais et dans le plus secret le plus absolu… pour éviter que la première épouse, tolérante mais ne supportant pas qu’on lui manque de respect

– Tu passes toutes tes soirées avec tes copains au Quilombo, au 54, au Sunset ou aux Brochettes de la Capitale et tu termines tes nuits dans les boîtes et les hôtels de la ville ! On t’a même vu au gîte rural de Nassogne, à Badja, qu’est-ce que tu allais faire là-bas ? Tu n’es presque plus jamais à la maison ! Tu goûtes à peine les sauces que je te prépare ! Tu me refuses ton corps et tu ne salis plus mes draps ! Ça ne peut plus « continuer à rester durer comme ça longtemps quand même » !

 

 

 

ne se prévale de son statut de mère de la maison et n’introduise un important cahier de revendications.

 

Et c’est ainsi, à quelques (lourdes) nuances près, que les aventures de Satan et du paralytique ont été rapportées dans un journal

Cette co-épouse, Satan la logeait dans une deuxième « maison »

Cette co-épouse, Satan la logeait dans une deuxième « maison »

Cette co-épouse, Satan la logeait dans une deuxième « maison »

Cette co-épouse, Satan la logeait dans une deuxième « maison »

Cette co-épouse, Satan la logeait dans une deuxième « maison »

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