Comment raconter l’histoire ?

couvkacou.jpgOn a dit que le but de l’historien était de raconter, non pas de prouver… mais je suis certain qu’en Histoire le meilleur genre de preuve, le plus capable de frapper et de convaincre tous les esprits, celui qui permet le moins de défiance et laisse le moins de doutes, c’est la narration complète…

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couvkacou.jpgLe livre dont je parle dans cette recension est sorti depuis 2007 aux Editions L’Harmattan à Paris. Son auteur, Courier Noël Kakou est un prof togolais d’histoire, à la retraite. A-t-il eu le temps de méditer, loin des impératifs de l’enseignement de l’histoire, les conseils d’un autre historien, le français Auguste Thierry, à propos de l’écriture de l’histoire ? « On a dit que le but de l’historien était de raconter, non pas de prouver… mais je suis certain qu’en Histoire le meilleur genre de preuve, le plus capable de frapper et de convaincre tous les esprits, celui qui permet le moins de défiance et laisse le moins de doutes, c’est la narration complète. » Cela dit, Auguste Thierry était spécialiste des Mérovingiens, pas des Kabiyè ! L’eût-il été, aurait-il pris autant de précautions que Kakou et son préfacier, le Ph. D. Akrima Kogoé ? Tous les deux semblent redouter quelque accusation de psychologisme historique, oui c’est vrai, l’histoire n’est pas la psychologie, mais il n’en demeure pas moins vrai qu’on est tenté, en lisant le livre de Noël Kakou, Conquêtes coloniales et intégration des peuples : cas des Kabiyè au Togo (1898-1940), d’y chercher des éléments d’explication sur la mentalité des Kabyès (je garde cette graphie), leur inscription dans l’histoire politique togolaise.
Le tableau que dresse l’historien de ce peuple des montagnes est en grande partie connu. Il se déroule sur trois périodes : avant la colonisation, sous la colonisation et après la colonisation. Pourquoi le fait colonial, dépassant même le fait esclavagiste est, aux yeux de l’historien, le facteur clef de l’histoire des Kabyès ? Parce qu’il a permis l’unification d’un peuple disparate, continuellement divisé entre ses sous-groupes. Cela aussi, on le sait, mais l’admet-on ? L’historien insiste beaucoup sur les conséquences de l’isolement territorial et politique de ce peuple à la veille de la colonisation allemande, car cela permet de comprendre le pas franchi par la suite. Car tout va se jouer dans le dernier quart du 19e siècle, avec la mainmise des armées coloniales sur le réduit kabyè et l’idéologie chrétienne qui va bousculer les coutumes établies. L’autorité coloniale installe la chefferie, dans le but de récolter l’impôt de capitation. Les Kabyès de Piya et Yadè se rebiffent, ils devront s’y faire pourtant, et supporter comme tous les sujets allemands les travaux forcés, nécessaires à la construction de cette entité politico-administrative vague que constitue désormais pour eux le Togo !
Je passe sur les détails, le passage de la férule allemande à la française. On retrouve facilement ces schèmes dans l’histoire de tous les peuples du Togo. Et je m’interroge. L’historien raconte bien les différentes émigrations kabyès, forcées et volontaires soit vers les plaines environnantes (création de Lama-kara), soit vers les autres régions du Togo, dans le cadre des réalisations économiques de la colonie ; il raconte les mutations, les brassages avec les peuples d’accueil, ce qu’il appelle « intégration » ». Mais à aucun moment, on ne sort de l’histoire coloniale pour percer à jour la naissance d’une acceptation des souffrances comme passage obligé vers la naissance d’un véritable esprit national. Quant le lecteur arrive à la fin du livre, il est surpris par les conclusions qui naissent, imperceptiblement, dans son esprit, eu égard aux réalités togolaises du moment : un pays aux superstructures dominées essentiellement par l’ethnie kabyè. Est-ce la raison de la mise en garde finale de l’auteur ? « Naguère considéré comme arriéré et traité de subalterne, le peuple kabiyè ne doit pas aujourd’hui tirer avantage de sa relative émancipation pour chercher à prendre sa revanche. » Courier Noël Kacou est un historien sage ! J’ai lu son livre comme un écrivain, c’est-à-dire habité par l’esprit d’une problématique qui me permette de comprendre pourquoi l’histoire des peuples du Togo comme d’Afrique me paraît être répétitive, je ne sais si des monographies nous diront un jour à quel moment le sentiment national est né chez nos peuples asservis, et ce que nous avons fait réellement de l’héritage du colon. Cela dit, ce livre (une thèse remaniée) ne laisse pas indifférent, et devrait plaire à toux ceux qui s’intéressent à l’histoire racontée sans passion.

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