Ce qui s’est réellement passé…

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Elle me tenait par la main. La voiture avançait, et elle me tenait fermement par la main. Nous avions gravi le talus d’herbes, et nous tenions en plein milieu de la route. La voiture fonçait droit devant elle, tous ses phares allumés. Alentour, personne. Sur cette route, la nuit, les villageois faisaient du petit commerce jusqu’à une heure avancée, certes, mais pas au-delà de deux heures du matin, instant où disaient-ils, les esprits reprenaient possession de la chaussée. Mère m’avait réveillée, m’avait fait boire une tisane huileuse, et m’avait traînée loin de la maison, à travers la broussaille, vers la localité voisine de la nôtre, Agbanta. Difficilement, mes pas suivaient les siens, lesquels maintenaient un rythme précautionneux.
« Mère, la voiture va nous cogner. »
Sous mes aisselles, un robinet coula brusquement, et je frissonnai davantage, quand en voulant desserrer la prise, elle m’a pincé le gras de l’oreille, un geste violent qu’elle exerçait souvent sur cette partie de mon corps, chaque fois que je lui déplaisais. Les phares grossissaient à vue d’œil. Je tremblais désormais, mais la suite fut encore plus terrorisante.
Brutalement, Mère m’a donné un coup de pied qui me fit fléchir les genoux, puis elle me força à m’asseoir à même la route. La rosée matinale mouilla mes fesses abondamment, ce que je crus sur le moment, avant de me rendre à l’évidence, ma vessie et mon sphincter avaient tout bonnement lâchés. Lorsqu’elle prit place à ma droite, assurant désormais sa prise sur mes épaules, les larmes coulèrent à leur tour, et je me mis à hurler d’épouvante. Une gifle lourde, mais lourde, me fit saigner de la bouche. Je ravalai mes pleurs et me crispai, le corps en boule comme le hérisson.
Les phares de la voiture balayèrent nos visages dans l’obscurité. Le chauffeur freina des quatre fers, consumant les pneus qui lâchèrent des étincelles. Trop tard, il nous avait repérées trop tard, deux silhouettes funestes sur son court chemin de vie. La voiture ne pouvait plus nous éviter. Sa masse de fer zigzaguait mais roulait vers nos deux corps soudés. J’entendis distinctement les cris des passagers, au moment où je vis les roues à hauteur de nos têtes.
Je fermai les yeux, attendant la mort. Mais même les paupières fermées, j’assistais à la scène. Je m’étais dédoublée, l’émotion violente avait propulsé mon esprit hors de sa coque charnelle. Ce qui gisait sur la chaussée, écrasé par la voiture n’était plus mon corps physique, puisque désormais inutilisable. Curieusement, le corps de Mère avait disparu. Et moi, j’étais une luciole dans la nuit, voletant au dessus des cadavres coincés dans le taxi-brousse. Des commerçantes pour la plupart, revenant des territoires du nord, où elles allaient s’approvisionner en légumes et viandes de gibier de toutes sortes. En voulant éviter de nous percuter, le chauffeur du minibus avait fini dans le décor, enfonçant son tas de ferraille ambulante dans l’immense pylône d’une société de téléphonie. Le choc avait éventré le bolide, et plusieurs passagers étaient morts sous le coup, dont le conducteur de l’engin. Les survivants geignaient. Un homme, apparemment pas trop secoué, tentait de s’extraire des corps accidentés. A cet instant précis, Mère revint.
Je la vis sortir du champ de maïs qui bordait le pylône. Elle était accompagnée de deux individus dont on distinguait les masques mais pas les visages. Masques de cynocéphales. Lesquels allongeaient leurs visages. Illusion parfaite, me dis-je, quand je m’approchai d’eux, et vis les poils des museaux, souples au vent et véritables. Les hommes-chiens soulevèrent mon corps désarticulé par le taxi-brousse et l’emportèrent dans les airs, cependant que j’aperçus Mère assommer, à l’aide du mât du volant abîmé, l’unique survivant qui tentait toujours de se dégager des décombres de l’accident.
Mon enveloppe charnelle sur leurs épaules, les chiens escaladèrent le pylône, agilement et habilement. Arrivés au sommet, ils aboyèrent en chœur. Des fourrés, surgirent alors une dizaine d’autres individus aux masques fauves. Des sauriens. Une lueur violette les entourait. Au même instant, la voiture accidentée prit feu, ou plutôt Mère mit le feu à ce qui restait du taxi-brousse. Effrayées par le crépitement des flammes, les âmes des commerçantes décédées s’agglutinèrent autour du pylône qui tremblait sur sa base, sous le poids des chiens et des caïmans. Du haut de leur piédestal, les hommes caïmans se laissèrent tomber tels des acrobates, atterrissant violement au milieu d’elles. Leur chute, spectaculaire, fissura la dalle en ciment fixant l’ouvrage au sol. Une course poursuite s’ensuivit, les sauriens acculant les âmes dans les maillages du pylône pour les capturer et les livrer aux chiens. La confrontation pliait davantage le mât. Les âmes luttaient, mais leur énergie se consumait, et très vite la partie tourna à l’avantage de leurs prédateurs, lesquels les livrèrent aux deux chiens accrochés au sommet de la tour.
Ces derniers avaient couvert mes blessures de leur bave. Tel un singe, Mère les rejoignit, et entreprit à son tour de lécher les lésions sur la peau du corps inanimé. Les chiens ordonnèrent aux âmes captives d’intégrer la carcasse. La blessure dans le cou s’élargit instantanément, et le corps se raidit. Le vent se leva. Prise dans un tourbillon subit, la luciole fut attirée vers la même blessure devenue orifice vitale. Un instant, elle brilla sur la peau, engluée dans le sang qui l’aspira doucement vers les profondeurs.
J’eus l’impression de revenir d’une longue vacance. J’étais vivante, j’avais toujours un corps physique, le même qu’avant l’accident provoqué, mais au milieu des fauves, escortée par Mère qui m’introduisait au monde de la sorcellerie, je me sentais légère dans mes mouvements. Le feu avait cuit les cadavres du taxi-brousse. Nous les mangeâmes, réunis autour du brasier. Je n’avais jamais mangé un repas si excellent. Quand tout fut consommé, le Maître des fauves parut.
« Lucifer Doyen », cria ma mère. « Agenouille-toi ! »

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