Carnet de route »Togoland »:Kamina et ses mystères

Kamina_Togo23.jpgAu deuxième jour de notre remontée du Togo, à la recherche des traces de la conquête allemande du pays, nous quittâmes Atakpamé tôt le matin, après une nuit tumultueuse, sans eau et sans électricité presque, puisque le groupe électrogène était sans cesse à court de carburant. Pourtant, la publicité de l’hôtel « Sahélien Amou » nous promettait «tout le confort». Je m’excuse de la longueur de ce post, mais je l’ai beaucoup raccourci, prenez donc votre temps, c’est bientôt les vacances, non!? Amitiés!

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Kamina_Togo23.jpgAu deuxième jour de notre remontée du Togo, à la recherche des traces de la conquête allemande du pays, nous quittâmes Atakpamé tôt le matin, après une nuit tumultueuse, sans eau et sans électricité presque, puisque le groupe électrogène était sans cesse à court de carburant. Pourtant, la publicité de l’hôtel « Sahélien Amou » (avec son parking intérieur) nous promettait « tout le confort » imaginable. Seule notre voiture avait profité de cette nuit, propre qu’elle était le matin, lavée, récurée par un vigile que j’imagine insomniaque ou zélé par intéressement. Dois-je vous dire qu’elle avait une belle gueule, notre bagnole, au bout du petit matin ?Iboubou_voiture0.JPG Normal, pour notre expédition, nous avions choisi pour faire plus crédible une Mercedes, avec son logo légendaire, et pour rester en adéquation avec l’objet de notre recherche ! L’allusion est loin d’être anecdotique, en effet, et j’insiste à dessein sur les vertus de la Mercedes, dans un pays où l’on doit parfois rouler sur des pistes ou des routes en grande partie défoncées, sans lampadaires ni bandes d’arrêt d’urgence. Une tristesse.

8 Mai 2006 : ma foi, la montagne

La veille, à Kpalimé, la Mercedes avait subi son baptême de pluie. J’avais embarqué Bernard dans une expédition des plus stressantes. Au moment de quitter la ville, j’avais proposé qu’on allât faire un tour au monastère de Dzogbégan, afin de nous approvisionner en énergie positive et, surtout, profiter Dzogbegan_Robusta.pngDzogbegan_Arabica.pngde l’occasion pour acheter du café, des confitures et autres gourmandises que les moines et les moniales de ce lieu savaient si bien fabriquer. Le monastère se situe très loin de la ville, là-haut, tout à fait là-haut sur la montagne. Et la route est étroite, qui y monte. Quant au temps, à de telles hauteurs, il est complètement versatile. Nous n’avions même pas senti venir l’orage, et au niveau de Danyi-Apéyémé, nous sommes tombés nez à nez avec la bourrasque, projeté dans un milieu dont nous ne pouvions plus rien maîtriser. Trombes d’eau spectaculaires, obscurité soudaine striée d’éclairs de feu ; comme si nous étions au mitan de la nuit, en plein enfer chrétien, la nature en montagne déploya devant nos yeux toute sa force et sa violence, nous obligeant, au bout d’une heure de conduite hasardeuse à capituler et à redescendre dans la vallée. Du temps perdu, pour une histoire d’improvisation qui ressemble plus à la quête d’un croyant en perte de repères qu’un véritable besoin de spiritualité.

Il nous fallait revenir à l’objet de notre expédition. En arrivant vers 22h à Atakpamé, nous savions que nous avions frôlé de peu l’accident bête, mais quelque part, me dis-je, peut-être les moines étaient-ils à court de café et notre ange gardien nous avait-il envoyé l’orage pour nous éviter de faire un déplacement inutile ? À chacun ses explications !

Kamina, oui mais lequel ?

route_togo1.JPG« Au départ d’Atakpamé, prenez la route la route de Sokodé, à l’entrée de Nyamassila, tournez à droite, vous allez tout droit, Kamina est au bout, à peu près 6 km. »

Ah, cette manière bien « de chez nous » d’indiquer le chemin à l’étranger de passage ! Le plus étonnant, c’est que même averti intérieurement par ce vieux fonds de prévention que nous avons en réserve contre les plans foireux, nous allions tomber dans le panneau. La preuve, une heure plus tard, nous roulions toujours sur une piste tantôt molle, tantôt sèche. La voiture souffre, la fatigue s’installe et rien en vue. « Quand même », se demande Bernard au bout d’une demie-heure, « quelle idée d’implanter un émetteur aussi loin de la ville ? » La remarque tombe dans le vide, je suis passablement énervé par notre légèreté. Nous savions que nous faisions fausse route, et pourtant…

Soudain, devant nous, un panneau : « Kamina… » ! Quand même, il existe un village de ce nom dans ce pays, jurai-je intérieurement. Deux hommes, à l’entrée du village, nous saluent et s’avancent vers la voiture. Leurs explications sont claires et généreuses. « Oui, bonjour, soyez les bienvenus, vous êtes bien à Kamina, mais ici ce n’est pas Kamina historique, il existe trois Kamina, oui trois, nous sommes le deuxième et vous avez dépassé le bon, il est juste à côté d’Atakpamé, vers Agbonou, même pas à 3 km du centre-ville… » Trois Kamina, quelle blague ! Bernard a sorti sa carte du Togo, et effarés, nous avons alors découvert sur la carte l’existence de trois, voire quatre villages du même nom, étalés entre Anié et Atakpamé. De quoi rendre fou n’importe quel cartographe ! Il n’y avait plus qu’à rebrousser chemin, et retourner remplir le réservoir d’essence à Anié, boire une bière le temps de rassembler les idées et entrer dans le vif du sujet.

kamina_4.JPGQuand enfin, pitoyables aventuriers sans boussole, nous atteignîmes Kamina historique aux portes de la ville d’Atakpamé, il était 14 heures. Devant une maison du village, les restes d’un immense pylône en béton. Je sortis la caméra et m’approchai des jeunes. Savaient-ils ce que représentait ce poteau singulier ? Les mots sortent, hésitants. La mémoire d’autrefois des habitants du site est des plus aléatoires, quoi de plus normal, et la suite allait nous montrer que la notion de patrimoine historique n’est pas une donnée évidente au Togo, vu l’état d’abandon des lieux.

Ici, à Kamina, s’est déroulé un des plus importants épisodes de la colonisation allemande et du destin futur du Togo, après la reddition allemande de 1914 ; et pourtant, nous étions en plein balbutiement de la mémoire. Ici se dressait autrefois la mythique station émettrice intercontinentale de Kamina, la prouesse la plus technique et la plus stratégique des Allemands. Tout avait commencé en juillet 1911, quand une expédition scientifique allemande capta depuis Kamina, au Togo, des signaux de la station radio de Nauen, en Allemagne. Berlin décida alors d’ériger en cet endroit le fer de lance de sa communication radio. Kamina, dit-on, permettait de communiquer avec les navires circulant dans l’Atlantique Sud et permettait à l’Allemagne d’être en contact avec ses colonies d’Afrique et d’Océanie. Il faut avoir à l’esprit que le Togo n’était qu’une étape sur la route impériale allemande, l’objectif expansionniste réel de l’empire dans son exploration de l’hinterland togolais étant, sur le modèle de la colonie belge du Congo, de relier ses colonies entre elles, le Togo au Cameroun en passant par le fleuve Niger, qu’une expédition atteindra en 1894-1895. Une radio aussi puissante sur les bords de l’Amou n’avait alors de sens que par rapport à cet immense projet de colonisation globale !

Kamina et ses airs de mystère

kamina_paysage2.JPGEn ce jour de mai 2006, ce qu’il en restait était des plus symboliques, puisque les Allemands, retranchés dans leur station après avoir abandonné Lomé par une erreur d’appréciation, ont fait tout sauter à la dynamite, avant leur reddition aux Alliés le 27 Août 1914. Devant nous, des restes de turbines métalliques rouillées en train de retourner à la nature, probablement le cœur du générateur électrique d’une puissance de 100 kilowatts, alimenté par l’eau de la rivière Amou, le gros affluent du Mono. Bernard se glisse dans les souterrains, accompagné par un jeune homme, guide affable à l’imagination débordante. Partout, sous nos pieds, il y aurait d’autres souterrains, des bunkers, évidemment avais-je envie de lui répondre, ils ne savent faire que cela les Allemands, construire des bunkers !

Les Allemands ont détruit Kamina, mais la force du mythe demeure dans la parole populaire. Soudain, pendant que Bernard, anthropologue chenille, rampait dans le souterrain, l’un de nos guides me prend en aparté et m’annonce, d’une voix de conspirateur matois, qu’il y a encore des choses à voir. Des choses secrètes qu’ici, dans le village, on ne montre jamais aux Français. Mon ami Bernard est-il Français ? Mais non, me précipitai-je pour le rassurer, son père est allemand, sa mère est f… (Oups, j’ai failli faire une boulette), sa maman est finlandaise (pardon, Denise !) et il est né au Togo (ce qui est vrai comme deux plus deux font cinq). Il ne fallait pas provoquer mon imagination. Nous avons donc attendu que la chenille retrouve sa forme humaine, et nous voilà repartis à crapahuter, passant d’un champ d’igname à une broussaille épaisse, passablement émoustillés par la découverte à venir.

À 200 m à peine des ruines, au milieu des herbes, l’objet a de quoi surprendre. Une sorte d’immense citerne en béton creusée dans la terre, et fermée hermétiquement par un énorme cylindre en bronze ou en un alliage de métal difficile à identifier, avec des écrous partout. Était-ce l’entrée d’un nouveau bunker ou d’une cache d’armes ? Notre guide raconte comment, à plusieurs, les villageois s’y sont mis pour démonter l’imposant ouvrage, en vain. Nous leur demandons ce que pouvait contenir cette cache. Un trésor, des lingots d’or et des armes, répondent-ils. Des armes, pourquoi pas. Les gendarmes togolais ont déjà retrouvé à Kamina, 60 ans après la guerre, de vieux fusils cachés dans la terre par les troupes en débâcle, alors… Quant à l’or colonial, je connais peu de vainqueurs qui n’aient cherché à s’approprier les richesses de l’ennemi d’hier, pour imaginer les Alliés, et même les gouvernements successifs du Togo laisser dormir dans le sol une hypothétique caverne d’Ali Baba. Voyant que nous étions peu impressionnés, nos amis nous conduisirent vers le deuxième secret, la tombe du « premier Blanc tué ici », qui nous laissa de marbre également, à leur plus grande désolation.

Au moment de reprendre la route, nos rires ont dû surprendre nos guides. Comment leur expliquer que l’on pouvait être Allemand ou Français selon les objectifs recherchés ? Et moi, malgré tout, n’aurais-je pu être Français, tout noir et autochtone que je parusse ? Bien sûr, ils ne sont pas naïfs, nos guides, ils jouent aux guides improvisés avec ce que cela comporte de mise en scène pour des gens au flair infaillible, et en cela ils avaient besoin d’inventer des mystères kamina_tombe3.JPGautour de Kamina. Quant à la fameuse tombe du « premier Blanc tué ici », qu’on ne montre jamais aux Français, tombe qui se situe juste à l’entrée du carrefour menant aux ruines de Kamina, il s’agit ni plus ni moins de celle de l’Unter Offizier Heinrich Klempf, tué non pas à Kamina mais à la bataille de Kra (actuel Wahala, à 25km de Notsé), le 22 août 1914 et dont le corps fut ramené et enterré à Kamina, lieu de repli des troupes allemandes !

Dans un pays où l’histoire officielle elle-même est tronquée, et où la vulgarisation des connaissances sur le passé proche et lointain qui nous fonde est à peine entamée, ou bien quand cela existe, est encadrée par des historiens naïfs ou complaisants, les « mensonges » de nos amis de Kamina prennent d’un coup un relief intéressant si on les met en comparaison avec l’absence de toute initiative officielle ou privée autour du site historique. Pas une clôture pour éviter les pillages, pas un panneau explicatif pour guider le visiteur, pas une plaquette au ministère du Tourisme et de la Culture qui vante les attraits de ces ruines… aucun travail de la mémoire, encore moins le souci d’en faire un lieu rentable pour l’entreprise culturelle locale. Dans ces conditions, nos guides improvisés deviennent les hérauts d’une parole bâclée mais essentielle, des porteurs de torche aux moyens certes limités, mais au panache et à la disponibilité jamais démentis, pour lesquels, personnellement j’ai une immense tendresse. Ce jour-là, en leur offrant, à tous, la dernière calebasse de bière de mil, sous le manguier devant le siège des Scouts, bâtiment colonial, je me demandais quelle version des mystères de Kamina ils inventeront encore demain pour les nouveaux visiteurs de passage en ces lieux tristes, symbole de notre défaite aussi ! Il était temps de quitter Kamina, historique peut-être mais délaissée. Prochaine étape, Sokodé la musulmane et son cimetière européen autour duquel circulent des histoires pour le moins saisissants.

mercedes_panne0.jpgP.S. Une petite anecdote pour clore la relation de cette étape du voyage. J’ai d’abord hésité à la raconter, mais elle est tellement inattendue que Bernard et moi n’avions pas arrêté d’en parler tout le long de notre périple. À Anié, à la station d’essence, un jeune pompiste n’avait cessé de me regarder pendant qu’il remplissait le réservoir. Au bout d’un moment, il s’est approché de moi pour me dire que je ressemblais à quelqu’un qu’il connaissait. Un journaliste, ou un écrivain. « N’êtes-vous pas le journaliste K. A. ? » Oui, ai-je répondu. Alors lui de m’expliquer qu’il avait lu un de mes livres, et qu’un jour, il avait parlé de moi à ses collègues, leur demandant s’ils connaissaient un écrivain du nom de K. A ; ses collègues se seraient moqués de lui, et pour cause, ont-ils argumenté, aucun écrivain au Togo n’oserait porter un nom pareil : Alemdjrodo ! Ne me demandez pas ce que signifie mon vrai patronyme, long et sonnant clair comme une déclaration de guerre, selon les collègues du jeune pompiste. Nous avons tous éclaté de rire, puis j’ai ouvert la voiture et je lui offert les derniers exemplaires du Camp des Innocents (éd. Lansmann) et du Huitième Péché (éd. Ndzé), recueils de nouvelles que j’avais apportés avec moi pour des amis journalistes culturels. Il faut toujours soigner son lectorat, n’est-ce pas ? Un de ses collègues, à la vue des bouquins, et découvrant que l’écrivain au nom improbable existait vraiment, a voulu m’apitoyer, je lui ai suggéré d’emprunter les livres chez son ami, que je décrétai de façon péremptoire le seul dépositaire de mes nouvelles dans le voisinage d’Anié, une ville située entre les multiples Kamina ! Si ça se trouve, il faisait partie de ceux que mon nom avait fait rire. S’il avait cru en mon existence, j’aurais certainement été plus indulgent à son égard. Non mais !

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