Carnet de route: Malabo(5), fin du parcours!

Mercredi 24 mars. J’ai fait deux rencontres intéressantes. D’abord celle des élèves de la classe de 5e de l’école camerounaise de Malabo. Ce matin-là, j’avais rendez-vous avec eux pour parler littérature. Il y a toujours une candeur chez les jeunes élèves lorsqu’ils parlent de littérature. Ils ont une image de l’écrivain, très valorisante pour ce dernier, alors que lui-même, souvent, se considère tout au plus comme un plumitif esclave des mots.

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Mercredi 24 mars. J’ai fait deux rencontres intéressantes. D’abord celle des élèves de la classe de 5e de l’école camerounaise de Malabo. Ce matin-là, j’avais rendez-vous avec eux pour parler littérature. Il y a toujours une candeur chez les jeunes élèves lorsqu’ils parlent de littérature. Ils ont une image de l’écrivain, très valorisante pour ce dernier, alors que lui-même, souvent, se considère tout au plus comme un plumitif esclave des mots. Pendant deux heures, les questions des élèves m’ont fait aller et venir en moi. Ces derniers temps, c’est vrai, je suis très rétif à parler de mon art, certain de plus en plus que les écrivains qui refusent de donner des interviews, de rencontrer le public, ont vraiment raison au final. Difficile de parler de son univers littéraire quand on vous a déjà assigné une mission généraliste avant même que vous ouvriez la bouche. Mais malgré ces réserves, j’ai aimé discuter avec mes jeunes interlocuteurs. Ils avaient travaillé sur une de mes nouvelles, « Le pet de l’araignée », mais ont vite dédaigné le texte pour me pousser dans mes retranchements. Ce fut simplement délicieux et embarrassant à la fois.
Ensuite, l’après-midi, j’ai été accueilli en grande pompe à la Bibliothèque nationale de Malabo, un joyau, grands dieux, par la Secrétaire d’Etat au Livre…, Guillermina Mekuy, politique et romancière de 27 ans, revenue d’Espagne récemment pour prendre sa place dans la société équato-guinéenne ! Ah la bibliothèque nationale de Malabo, un choc ! Une bâtisse moderne à vous couper le souffle. Dès le hall d’entrée, des galeries calmes aux lumières tamisées accueillent le lecteur, qui peut aussi se connecter au wifi grâce à son P.C. Le mobilier, en teck, est neuf et brillant. Plus loin, une grande salle Internet. Tout est luxe, calme et volupté. Une si belle bibliothèque dans un pays où le livre est à peine une priorité ! Nous montons au troisième étage, dans une petite salle coquette à l’acoustique intimiste. C’est là que m’attend le public. Nous dialoguons dans les deux langues nationales de la Guinée équatoriale, l’espagnol (que je comprends et ne parle pas) et le français (que la vice-doyenne de l’université dit que j’écris comme un Français, tu parles !). Nous parlons de tout, des comédiens lisent des extraits de mes textes, lecture exécrable, mais je respecte leur effort. Pourquoi diable n’ai-je pas lu moi-même, surtout que j’aime particulièrement cet exercice ? Je sens Ivanne, la directrice de l’ICEF tendue. Elle ne supporte pas elle aussi la mauvaise performance des comédiens. Diplomatiquement, elle arrête le massacre, et je reprends la main, pour lire un extrait de ma nouvelle « Les silences du commandant Maitrier », qui raconte l’assassinat de Sylvanus Olympio, le premier président du Togo, sous l’angle d’une triple conspiration, française, américaine et locale. En fait, j’ai lu ce passage pour tenter d’expliquer à un de mes interlocuteurs, les mille et une manières dont dispose l’écrivain pour parler de sujets politiques, sans toutefois sortir de la fiction, puisque, lui semblait-il, les écrivains de ma génération fuient les sujets politiques du continent pour se réfugier dans des histoires moins engageantes !
A la fin de la rencontre, Guiilermina Mekuy nous a reçus longuement dans son bureau. Belle et légère, elle m’offre deux exemplaires de son roman écrit en espagnol, et nous parle de son projet fou : faire installer dans toute la vile de Malabo, des kiosques à journaux et à livres, qui serviront de librairies. Il est vrai que dans cette ville, il n’existe aucune librairie. Shame ! J’ai quitté la belle dame avec le sentiment que quelque part dans nos pays, il existe une jeunesse qui croit encore à quelque chose. Qui vivra verra.
Vendredi 26 mars. Je suis à la veille de mon départ de Malabo pour Paris, où je dois assister au Salon du Livre. Ce matin, j’ai rencontré les élèves du lycée français de Malabo. Une prof dynamique, agrégée de Lettres, a conduit la rencontre autour de mon recueil « La gazelle s’agenouille pour pleurer ». Très pro, méthodique, avec un sens de la répartie mortelle, surtout quand elle tente de trouver des incohérences dans mes prises de position. Passionnant. Il y avait dans le lycée des profs d’origine togolaise et béninoise. Inévitablement, comme c’est toujours le cas avec des profs africains, le débat est revenu sur la question de l’engagement politique de l’écrivain. Rien à faire, oh rien à faire ! Une des reproches était du type : « comment peut-on représenter son pays à la Francophonie et écrire librement ? M. Kangni, quand vous prenez la plume, êtes-vous libre de ce que vous écrivez ? ». Au fond, j’adore ces genres de question, surtout que je saisis le sous-entendu qu’il y a derrière : je viens du Togo, et donc vu la situation politique du pays, je me dois de mettre ma plume au service de…. Je connais les clichés permanents collant à la peau de nos profs africains, lesquels considèrent comme libres dans leur engagement, les ténors de la littérature qu’ils aiment citer : Ferdinand Oyono, Cheikh Hamidou Kane, Kourouma, Henri Lopès (le pauvre !)… je demande au jeune prof béninois qui cite les noms si ces écrivains, en dehors d’écrire dans la vie, avaient une profession ? Il ne sait pas, dit-il. Et c’est là que réside tout le drame. Je lui fais observer que la plupart ont occupé des fonctions politiques, à commencer par Oyono. Il semble tomber des nues. N’ayant pas à me justifier, eu égard à mes principes et convictions, je l’ai juste convié à lire mes livres pour se faire une idée de la réponse à sa question. J’ai quitté le lycée français vers midi, avec une invitation des Togolais à manger le lendemain. Sympas et pas rancuniers.

Vers 15h, je rencontre rapidement le ministre équato-guinéen de la Culture, un homme affable qui parle un français impeccable. Je retrouve mes poulains l’après-midi à l’ICEF pour l’avant-dernière séance de l’atelier d’écriture. Je tente de leur expliquer qu’ils sont les seuls maitres à bord de leur création. Et je leur cite mon maître, Soyinka répondant à un autre poète nigérian qui l’accusait de mettre sa plume au service de certaines causes politiques : « Mieux vaut alléguer le blocage… de la Muse/Mieux vaut faire le guet plutôt que bredouiller des vérités/Dispensées au métronome/Ma langue n’épouse pas facilement les slogans. » (Wole Soyinka, La terre de Mandela, Belfond, 1988, p. 75. Tout le monde n’a pas vécu la vie de Soyinka. Oui, la littérature n’est pas un long fleuve tranquille dans un continent qui se cherche des sauveurs !
Samedi 27 mars. J’ai fait annuler la séance de lecture des textes issus de l’atelier d’écriture. Beaucoup de bons sentiments mais des textes inaboutis au niveau du style. Le temps a manqué pour un travail approfondi de réécriture, ces quelques jours d’atelier ont été un marathon, normal que les fruits n’aient pas tenu la promesse des fleurs. Le soir, pendant que se déroulait dans la grande salle de l’ICEF une dictée francophone, je leur ai tenu compagnie pour parler avec eux de leurs rêves d’écrivains en herbe, de leurs hésitations à prendre de la distance avec le réel qui nourrit leurs imaginaires. Les règles du jeu sont là, implicites, encore faut-il y accéder en pleine connaissance de cause. J’ai pris l’avion à 23h, direction Paris et son salon du Livre, dimanche j’ai un débat en compagnie de Théo Ananissoh, romancier togolais que je n’ai plus vu depuis bientôt un an !

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