Carnet de route « Togoland »(suite): de Binaparba à Katchamba

ibobo_voiture.jpgVoici la dernière tranche de mon carnet de voyage commencé en mai 2006, à la suite de la traversée du Togo en compagnie de mon ami, l’anthropologue Bernard Müller, à la recherche des traces orales et physiques de la conquête allemande du Togo.

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ibobo_voiture.jpgVoici la dernière tranche de mon carnet de voyage commencé en mai 2006, à la suite de la traversée du Togo en compagnie de mon ami, l’anthropologue Bernard Müller, à la recherche des traces orales et physiques de la conquête allemande du Togo. Désolé pour le retard pris à boucler ce carnet, la vie, entretemps, avait pris le dessus sur l’écriture.

9 Mai 2006. Binaparba, près de Bassar.

bassarpub.jpgEn entrant dans la ville de Bassar, un panneau posé par la mairie signale les lieux intéressants que le touriste devrait visiter : les hauts fourneaux préhistoriques de Bandjeli, le camp des Allemands, ou plutôt l’emplacement du camp des Allemands, que nous ne verrons pas, parce que trop loin du centre-ville, et aussi parce que difficile d’accès avec une voiture comme la nôtre, (une Mercedes, pensez donc !), la place de la résistance à Binaparba. Ce dernier site attira de suite notre attention. Binaparba est un nom assez connu dans l’épopée de la résistance bassar contre la conquête allemande du Nord Togo. Au moment où j’aperçus le nom, des phrases entières de mon cours d’Histoire au collège me reviennent à l’esprit : il est fait allusion dans ce cours d’histoire sur la résistance bassar au nombre de cartouches tirées par les Allemands et au nombre des flèches décochées par les Bassar. Un catalogue impressionnant pour n’importe quel écolier pas au fait des réalités d’une guerre!

Le panneau publicitaire à l’entrée de Bassar indique un numéro de téléphone que le touriste ou l’honnête visiteur pouvait appeler pour des renseignements complémentaires. Au bout de la ligne, un homme affable, un certain Yao, qui nous dirigea presque en « live » jusqu’au site historique que nous dépassâmes dans un premier temps sans y faire attention. Et pour cause, l’endroit était devenu, entre temps, le site d’un hétéroclite marché de village. Nous fûmes reçus par des jeunes gens du village, apparemment à l’affût des touristes, tellement leur discours me semblait trop rôdé : oui, c’est ici la place de la résistance bassar au colonisateur allemand, oui c’est ici que tout a commencé, d’ailleurs on va vous faire la visite complète, mais d’abord il faut passer dire bonjour au chef. binparbaplacedelaresistance.jpgJ’avise, au centre du marché, une sorte de termitière, ou plutôt un tumulus de terre creusé de trous, au milieu duquel avait poussé une sorte d’hysope tropical. L’un des jeunes, celui qui prenait systématiquement la parole comme s’il avait été désigné porte-parole, m’expliqua que c’était une tombe. Une tombe ? Oui, là serait tombé le premier Allemand. Quel Allemand ? Le chef des Allemands. Grüner, lui demandai-je ? Oui, C’est cela, Grüner, acquiesça-t-il. Que s’est-il passé exactement, comment a-t-il été tué ?

L’histoire qui suit a été enregistrée par notre caméra. Sa rigueur cocasse méritait un archivage sérieux. À aucun moment nous n’avons ri, écoutant et prenant des notes, tellement c’était important de démontrer notre bonne foi, pour ne pas braquer nos informateurs, des jeunes désoeuvrés improvisés guides touristiques. Nos jeunes ne savaient plus très bien en quelle année tout cela s’était passé, ils n’y étaient pas, reconnurent-ils dans un accès de sincérité, mais leurs anciens leur auraient raconté ce qui suit. Un jour, Grüner était de passage à Binaparba, en compagnie de son épouse, Mme Grüner, laquelle tenait en laisse un petit chien teigneux. Ce dernier, à un moment, échappa à sa maîtresse et mordit à la cuisse un paisible habitant du village qui lui donna un coup mortel. Choqué, le couple quitta le village précipitamment en emportant le cadavre du toutou. Seulement, c’était compter sans la rancune de Grüner, ou la manipulation de sa dame animée d’un sentiment de vengeance, toujours est-il que quelques jours plus tard, il leva une troupe à Mango (où les Allemands avaient une garnison) et revint à Binaparba pour punir ses habitants. Comme toujours dans ces cas-là, la résistance des populations fut féroce. Binaparba, pour ceux qui n’ont aucune idée de ce village se trouve au pied d’une montagne rocheuse. On peut donc imaginer la stratégie des habitants du lieu devant la puissance de feu de l’adversaire. Réfugiés dans la montagne, ils firent rouler le long de ses pentes de lourds rochers de granit qui écrasèrent les soldats. Grüner mourut-il écrasé lui aussi, demandai-je naïvement. Mais non… attendez ! Le combat dura presque six heures, (je fis la moue), bon disons deux heures, (longtemps en somme ?), oui longtemps, le combat donc durait longtemps quand soudain, depuis sa position sur la montagne, un archer bassar aperçut Grüner dans son champ de tir et lui décocha une flèche mortelle. Fin de Grüner et dispersion de ses hommes qui emportèrent le cadavre. Mais je ne comprends pas, vous m’avez dit que c’était la tombe de Grüner ? Mais oui, c’est sa tombe, les anciens ont marqué le lieu où l’Allemand est tombé, ils l’ont enterré ici spirituellement quoi ! Vous comprenez maintenant ? Bien sûr que je comprenais à présent, quelle stupidité de ma part, de croire que les habitants de Binaparba étaient insensibles, au point de tenir un marché sur le lieu d’un carnage, fût-ce juste à côté de la tombe d’un homme qui a massacré leurs ancêtres, car ne l’oublions pas, la figure de Grüner est celle d’un boucher, tout le long de notre traversée du Nord Togo, son nom revient sans cesse, comme un leitmotiv lancinant. Plus tard, chez les Konkomba de Katchamba, on nous parlera d’une autre tombe de Grüner, sur un site qui serait lui un ancien marché, que les populations ont abandonné parce que du sang y aurait coulé…donc à propos des tombes de Grüner, on pourrait se disputer pendant des heures, disons pendant longtemps !

binaparbales jeunes.jpgNous avons continué la visite du site de la résistance de Binaparba. Les jeunes du village tenaient à nous montrer les lieux où les guerriers s’étaient réfugiés sur la montagne. Nous avons salué le chef, rapidement, et traversé le village comme des enquêteurs à la recherche de preuves matérielles rares. Devant nous, un bosquet d’eucalyptus géants, et derrière les arbres s’élevait vers le ciel la montagne, sur les pentes de laquelle on pouvait voir d’énormes blocs de granit tombés là certainement suite à plusieurs éboulements. On nous en montra un d’environ 2m et d’un poids que je ne saurais estimer, mais assez énorme pour impressionner n’importe quel visiteur ; celui-là, m’expliqua-t-on, a roulé plusieurs fois et tué plusieurs fois. Binaparba, ville sèche, rocailleuse où les problèmes d’eau doivent être compliquées. Un système de canalisation descendait de la montagne, une sorte de collecteur d’eau de source aboutissant à une pompe posée là certainement par une ONG, les jeunes voulurent nous faire croire que le système était aussi antique que le village lui-même ! Je remis la caméra à Bernard Müller et le laissai poursuivre l’ascension de la montagne en compagnie des jeunes excités ; vu la moue sceptique que je n’arrivais plus à dissimuler, ils devaient être contents que j’abandonnasse l’ascension, enfin ils étaient seuls avec le Blanc, et pouvaient lui raconter n’importe quoi. Les pauvres, pensai-je en les regardant monter, s’ils savaient que c’était exactement ce que Bernard (l’anthropologue) et moi (le romancier) recherchions, le faux récit, celui qui se trouve aux marges de l’oubli et de l’altération de la mémoire historique ! Notre méthode de travail, nous l’avions presque emprunté à Jorge Luis Borges, lequel le réaffirme avec justesse, je pense, dans Le rapport de Brodie : « L’oubli et la mémoire sont également inventifs ».

Tout compte fait, la morale de cette visite à Binaparba peut être ainsi résumée : la vérité sur le fait historique est inintéressante pour le citoyen ordinaire, l’interrogation de ses affabulations est une herméneutique sensible. Qui était Grüner, où est-il décédé, pourquoi son souvenir est-il tant vivace dans la mémoire des peuples du Nord Togo ? Ou peut-être même qu’il ne l’est pas du tout, et que nos informateurs ont simplement brodé ce récit à partir de fragments de légendes propagés par la mémoire élastique et non documentée de la communauté ? Toujours est-il qu’il n’y a pas de fumée sans feu, et que l’allégorie de la vengeance militaire pour une fabuleuse histoire de chien tué démontre la violence radicale des heurts entre les militaires allemands et les populations locales. Une violence fondamentale que les mots peinent à nommer : opérations de police ? Conquête, pacification du Nord Togo ? Les historiens eux-mêmes ne tranchent pas toujours.

Au lieu de passer la nuit à Bassar, nous avons décidé de continuer la route sur Kara. Le parc hôtelier de Bassar est des plus sinistres, après 39 ans de règne dictatorial, le régime militaire qui a tant manipulé le sentiment ethnique des habitants du lieu n’y a laissé que des vestiges ridicules, à l’instar de l’Hôtel Bassar, autrefois villégiature des barons du régime et de leurs maîtresses.

sandavillage.jpgSur la route de Kara, nous fîmes une halte au village de Sanda pour rendre visite au père d’un ami de la maman de Bernard, Tchep, pompier à la caserne de Lomé. Au moment de repartir, le papa de Tchep qui tenait à tout prix à nous faire plaisir fit attraper dans sa cour une poule que nous fourrâmes dans le coffre de la Mercedes sans savoir ce que nous allions en faire. Une poule, vous demandez-vous certainement, oui une poule, le volatile pas la nana ! Le soir, à l’hôtel Kara, nous l’offrîmes au groom qui nous avait aidé à ranger nos bagages. En voilà un qui aura des histoires à raconter dans quelques années, sur les touristes qui attrapent des poules sur la route et ne savent plus quoi en faire faute d’argent pour acheter du gaz ou des condiments. « L’oubli et la mémoire sont également inventifs » !

ibobo_voiture.jpg10 mai 2006. Ibobo, à 15 km de Bapuré.

La veille, à Kara, le Professeur A.N. (ainsi qu’on le nomme de manière elliptique dans les trois volumes consacrés à l’histoire du Togo et récemment publiés par des universitaires togolais, volumes auxquels il a refusé de participer pour raisons personnelles dit-il), le Professeur A. N. donc, historien spécialiste de la période coloniale allemande, nous avait conseillé de faire un tour par Ibobo où l’on trouverait encore les ruines d’un fortin allemand. Nous ne nous fîmes pas prier. La piste est longue et endommagée. J’imagine les porteurs de la troupe allemande se relayer de village en village, mettant leurs pas difficilement dans ceux des chevaux des officiers allemands.

ancien konkomba.jpgLe hasard fait bien les choses. À l’entrée de Bandjeli, célèbre pour sa terre saturée de minerai de fer, il nous faut prendre la direction de Bapuré. Nous étions arrêtés pour consulter notre carte routière, lorsque surgit un homme qui demanda si on pouvait l’avancer jusqu’à Bapuré. Un ancien militaire, un béret rouge qui se disait « ancien combattant à la retraite », 46 ans à peine. Il était venu à Bandjeli pour téléphoner à Kara, s’informer de l’arrivée ou non à sa banque de sa solde. Il allait devenir notre guide, doublement éclairé : il était lui-même konkomba, et connaissait l’emplacement des ruines. L’homme parle beaucoup, de ses problèmes de sous, de sa femme (il est fier d’exhiber son opposition à la polygamie), des demandes des villageois qui veulent l’introniser chef, alors que lui n’aspire qu’à une retraite paisible. Il nous raconte aussi des histoires formidables entre feu le général Eyadema et les soldats konkomba de l’armée togolaise, dont le chef se méfiait à cause de leur réputation d’insoumis. Puis, au moment d’arriver à Ibobo, il nous fit faire un détour pour nous présenter aux anciens. Nous nous pliâmes à sa volonté. J’en profitai pour offrir une tournée générale de bière de mil, ce breuvage de prolétaires dont j’ai toujours aimé particulièrement le parfum fermenté. Puis nous nous rendîmes sur le site, que rien n’indiquait. Terrible, pensai-je, ce pays qui a un ministère du Tourisme et qui a de la peine à valoriser les sites historiques. Même pas un panneau racontant une histoire quelconque, triste, vraiment triste ! Il est urgent qu’une action soit entreprise, au sommet ou en dehors de l’État, sinon bientôt les rares traces matérielles de la présence allemande au Togo auront totalement disparu.

iboboone.jpgDans un immense champ non débroussaillé où poussent encore des plants de manioc, on aperçoit effectivement les ruines de ce qui a pu être un camp militaire. Les ruines se situent le long de la route qui va vers Kété-Krachi au Ghana. Un endroit stratégique, donc, permettant de ravitailler les troupes engagées dans les combats contre les populations insoumises de la région. Notre guide avoue mal connaître l’histoire du lieu, tout au plus se souvient-il que son grand-père lui racontait comment les Allemands, dit-on, obligeaient les konkomba à ravitailler le fort. Il n’y aurait pas eu de vrais combats à Ibobo, la présence militaire étant trop massive,ibobotwo.jpg et les Allemands à l’abri, tout au plus quelques escarmouches qui seraient le fait de provocateurs. Les Allemands ont-ils coupé des pouces aux guerriers konkomba ici, pour les empêcher de tirer à l’arc ? Il éclate de rire. Cette histoire, reconnaît le militaire à la retraite, contient beaucoup d’exagération, mais bon, les Konkomba aiment bien se la raconter. On n’en saura pas plus. Nous entrons dans la brousse et faisons le tour de ce qu’il reste des remparts, construits avec une terre solide, ferrugineuse. Partout dans les herbes, nous tombons sur des calebasses enfoncées dans la terre et des tumulus de roche. Notre guide nous expliqua que c’étaient des tombes, la calebasse et la pierre étant les moyens traditionnels chez les Konkomba d’indiquer la présence d’une sépulture. Qui étaient les hommes enterrés sur l’emplacement de ce camp, des guerriers ? Honnêtement, je ne sais pas, laissa tomber notre homme, c’est tellement loin toutes ces choses, et le lieu peut avoir servi à d’autres populations depuis le départ des Allemands.

10 mai 2007. Katchamba et le syndrome du chercheur arnaqué.

alem-lauregk.jpgAprès Ibobo, nous avons pris la direction de Nawaré, puis de Guerin-Kouka, préfectrure de Dankpen. L’étape de Guérin-Kouka était purement amicale. Cela faisait dix ans que j’avais perdu de vue une amie qui y travaillait pour le Fonds Européen de Développement. Il s’agit en l’occurrence de Laure N., la fille du Professeur N. !

Katchamba. Ici la mémoire du passage des Allemands relève d’une construction grotesque, à moins que ce ne soit nous-mêmes qui nous sommes fourvoyés dans ce malentendu. À l’entrée du village, un enfant nous indiqua le collège. Nous y trouvâmes un jeune instituteur qui surveillait les épreuves du CEPD blanc. Celui-ci, nous indiqua le village ou, à son tour, un jeune homme d’environ 25 ans se proposa de nous emmener chez le chef. Le chef ! Alors là, on s’attendait à tout sauf à ce cirque. Dans le vestibule d’une case, un homme en haillons, le bonnet de laine tiré jusqu’aux oreilles, l’haleine puante d’alcool et les yeux fureteurs se préparait à nous jouer le rôle du chef. À peine s’il me regarda durant la conversation. Ne l’intéressait visiblement que le blanc, c’est-à-dire le Blanc, le Nassara. Le chef et ses acolytes surgis de nulle part parlaient tous en même temps. Un brouhaha où l’on sentait néanmoins l’effort de concertation. Oui, il y a des ruines allemandes ici, juste derrière la plantation de tecks ; oui, même le commandant Massu est revenu ici, en 1974 à bord d’un hélicoptère pour visiter ces ruines et dire son amitié aux Konkomba. Première erreur, parlon-nous de la même histoire ? Le commandant Jacques Massu est un Français, à l’époque lieutenant il eut à conduire la troupe de tirailleurs sénégalais qui mata par le feu et dans le sang la révolte des Konkomba au cours des années 1935-1936. Comme l’écrit un historien togolais : « C’est à la mitrailleuse que les assauts furent donnés aux positions des rebelles. Et, le pouce des jeunes Konkomba, aurait, semble-til, été coupé pour les empêcher de tirer à l’arc. » (Atsutsè K. Agbobli, Sylvanus Olympio. Le père de l’indépendance togolaise, Graines de Pensées, Lomé, 2007.) Toujours les pouces coupés, cette foi-ci par les Français, lesquels n’auraient fait que copier une méthode de répression allemande. Apparemment nos interlocuteurs se trompaient d’époque et de guerre !

Bernard mit en route la caméra et je demandai au chef de nous conduire sur les lieux. Il voulut monter dans la Mercedes. Ses « sujets » s’y opposèrent violemment : une voiture pour faire à peine 200m !? Lui voulait la voiture, en vrai chef. Je tranchai, nous irions à pied. La suite fut plus encore plus pathétique. Au milieu des ruines jaunes d’une construction circulaire, sorte de grenier plutôt que de tour militaire, le chef commença son spectacle. À la question de savoir ce que les Konkomba de Katchamba retiennent du âssage en ces terres des Allemands, il se mit en transe : « ici on aime les Allemands, n’est-ce pas ? Vous tous, applaudissez les Allemands ! » Bernard, furieux, coupa net la caméra, et s’adressa vertement au chef : « Vous pouvez au moins dire votre vérité, je ne travaille pas pour le gouvernement allemand ! » Fin de la visite, à peine commencée, et malaise général des « sujets » du chef, lesquels n’appréciaient pas, visiblement, le zèle excessif de leur prétendu représentant qui nous expliquera plus tard, quand je m’étonnai de son jeune âge, la quarantaine, qu’il était chef canton et non pas chef traditionnel. À n’y rien comprendre aux subtilités de la chefferie konkomba !

La visite allait se poursuivre néanmoins. Selon la plupart des historiens togolais spécialistes de la période, il y aurait eu des combats à Katchamba, et même des combats à l’avantage des indigènes locaux. Les Allemands auraient perdu deux fois contre les Konkomba, la première fois à Nali, la seconde fois à Katchamba. En 1898, le lieutenant Thierry fera construire un fort sur les bords de l’Oti, afin de contrôler les populations révoltées. Katchamba aurait donc été un champ de bataille. Un fait m’étonnait : l’absence dans le village de sépultures de guerriers. À Ibobo, au moins, pas la peine de faire 500 mètres pour en trouver. Comment cela s’expliquait-il ? Le chef, toujours lui, eut un éclair de génie. « Ah, oui bien sûr qu’il y a un cimetière de soldats Konkomba. C’était autrefois un vieux marché, le sang y a tellement coulé qu’il n’y a plus âme qui vive ! » Nous repartîmes en voiture, pour environ 12 Kms dans la brousse épaisse, presque sans piste. Soudain, le chef nous fit arrêter la voiture. Nous étions arrivés à Ilboudjo. La brousse, toujours, et aucune tombe. Alors, toujours pris dans sa propre logique spectaculaire, le chef nous indiqua un tas de pierres ferrugineuses sous lequel était censé se trouver le cadavre d’un soldat blanc ! Grüner, peut-être ? Oui, c’est cela, Grüner. Ah, le sage montre la lune, l’imbécile regarde son doigt ! En quittant Katchamba ce jour-là, je pensai à ces paroles admirables d’Ahmadou Kourouma dans Monnè, outrages et défis, à propos d’un autre peuple, les Malinkés : « Les Noirs naissent mensongers. Il est impossible d’écrire une histoire vraie de Mandingue. Pendant (la) première grande guerre, l’épidémie de grippe espagnole qui sévissait en Europe gagna l’Afrique. On l’appela la maladie du vent. Les Malinkés sont tellement fabulateurs qu’il est encore impossible d’estimer le nombre des victimes de cette maladie. Les griots… ajoutent, dramatisent et amplifient… A les entendre, l’épidémie fut si décimante qu’on vit des enterrés, sans la moindre dissimulation, se dégager et émerger des tombes pour marcher et revenir tranquillement au village, dans les cases, récupérer les objets importants que la mort ne leur avait pas laissé le temps de choisir et d’emporter ; des cadavres abandonnés ressusciter, s’assembler, creuser leurs propres tombes, prier et s’enterrer réciproquement… Que tirer de telles extravagances ? »

Je n’ai pas dormi de la nuit. Une idée me traînait dans la tête. Société traditionnellement « anarchiste », les Konkomba n’ont pas de vrais chefs. Et si, sur la route de Nali, le lendemain, nous repassions par Katchamba une seconde fois ? Les employés du Fonds Européen de Développement nous avaient dit quelque chose qui m’avait intrigué.

Le lendemain, nous quittâmes la petite auberge de Guérin-Kouka, mais au lieu de prendre la route qui allait nous conduire vers Nali, dernière étape de notre voyage, nous nous dirigeâmes une deuxième fois vers le village où nous étions la veille. Beaucoup de questions restaient en suspens, en l’occurrence : la véracité du site du cimetière, l’authenticité des ruines, et… et… l’histoire des pouces coupées !

A propos du chef d’opérette, les employés de la FED nous avaient apporté un éclairage intéressant. De façon générale, les relations des villageois de Katchamba avec la préfecture étaient mauvaises. Ce qui fait que, même le FED, dans ses projets, se méfiait d’eux. Tout le cirque du chef, à l’évidence, serait une opération de charme, destinée à donner une image positive de son bled, surtout que nous avions commis l’erreur de leur dire que nous étions passés au FED avant de venir les rencontrer. Ils nous avaient pris pour des officiels, venus sonder le terrain pour le compte de ne je nais quelle institution. Tout s’expliquait.

En arrivant au village pour la seconde fois, nous prîmes soin d’éviter nos informateurs de la veille. « Demandez à voir le doyen du village », nous avait conseillé un des agents du FED. Bien nous en prit. Le vieillard qui nous reçut avait l’air plus respectable. Il nous offrit à boire, et prit le temps de s’enquérir de notre santé. La conversation fut agréable et dura presque une heure. À chacune de nos questions, l’homme répondait avec circonspection, aidé par un jeune homme qui faisait office de traducteur.

À propos du cimetière, il mit fin à nos doutes. L’emplacement que le « chef » nous avait montré avait été un vieux marché, mais aucune bataille n’y a jamais lieu contre les Allemands. On avait déplacé le marché de là, à cause d’un autre drame. Une dispute entre marchands avait abouti à un meurtre, le sang du mort, symboliquement, avait été interprété comme une malédiction, et les commerçants avaient préféré quitter les lieux pour s’établir ailleurs. L’histoire des ruines fit également sourire le doyen. Il ne se souvenait pas, nous dit-il simplement, que ses propres parents aient jamais évoqué l’existence d’un tel lieu construit par les Allemands. Il était clair qu’aucune trace matérielle ne subsistait du passage des Allemands à Katchamba. Et les pouces, demanda Bernard ? Oh, les pouces, soupira le vieillard. Lui aussi, dans son enfance avait entendu parler de cette histoire que tous les Konkomba racontent. Mais il ne pouvait nous dire avec certitude ce qui s’était réellement passé, qui justifiât qu’une telle histoire ait traversé le temps, imprégnant à jamais la mémoire des Konkomba.

Notre départ de Katchamba se fit dans une allégresse générale. Les jeunes de la concession voulurent qu’on les filme, encore et encore. Nous les prîmes en photo, et ils nous donnèrent une adresse de boîte postale où leur envoyer les images.

11 mai 2006 : Nali, sur la route de Mango

Le 26 novembre 1897, lors d’une expédition punitive, Grüner fit détruire Nali. Deux mois auparavant, en septembre 1897, les Konkomba y avaient défait les troupes allemandes. Depuis, il n’y a plus de populations konkomba dans les parages, seuls y vivent les populations Anoufom, communément appelées Tchokossi. Sauront-ils nous parler de ces temps où les Allemands sillonnaient la contrée à la recherche des guerriers konkomba ?

Nali est loin de tout. La piste qui y mène est un calvaire, surtout qu’il a plu les jours précédents. Les embranchements se ressemblent, qui semblent tous mener vers l’inconnu. Nous nous perdons, logiquement, et nous retrouvons dans un village quelconque. Mais le miracle des voyages est quelque chose qui sauvera toujours le pèlerin paumé. Nous demandions notre route à un villageois, qui ne parle aucune autre langue à part le Tchokossi, quand un jeune homme s’approcha de nous. Son Français, impeccable, surprend Bernard et moi. Que faisait-il dans un village si reculé ? Il s’appelle N’guissan, et connaît par cœur les grandes dates de la colonisation allemande, souvenir de sa culture de collégien. Il nous remet sur la bonne voie, « la voie allemande », celle où passaient autrefois les troupes et les porteurs de l’armée coloniale.

Si la mémoire littéraire est indirecte, ici les traces matérielles qui rappellent les Allemands sont visibles. En entrant dans le village de Nali, on traverse une longue allée de kapokiers centenaires, à l’espacement réglée au millimètre près. Le style de plantage rappelle celui des kapokiers qu’on trouve dans certains vieux quartiers de Lomé où les Allemands ont vécu : distance équidistante, en largeur comme en longueur. On trouve aussi un peu partout des plantations de tecks, héritage plutôt de la période française. L’accueil est enthousiaste. Rien à voir avec la suspicion observée à Katchamba. Les vieux qui nous reçoivent nous livrent des bribes de mémoire : les Tchokossi se souviennent que des Allemands descendus de Mango, ont tué ici des Konkomba, leur ont coupé les pouces, oui, oui les pouces… mais, ils reconnaissent, in fine, que n’étant pas Konkomba, il leur est difficile d’en dire plus.

La fatigue, plus que la lassitude, nous gagne. Nous étions au bout de notre quête, presque, et le mystère des pouces demeurait entier. Il nous appartenait désormais de le débrouiller tout seul, avec des éléments autres que ceux fournis par nos interlocuteurs, tout le long de notre itinéraire. Au moment de quitter Nali, les vieux nous offrent des œufs de pintade.

La route devant nous mène vers le Koumongou, la rivière qui sépare Nali de Mango. Si nous arrivons à traverser la rivière, nous serons à Mango en moins d’une heure, dans le cas contraire, nous devons refaire un grand détour, d’au moins quatre heures. Mais il n’y a pas de pont sur le Koumongou, la traversée se fait à pied, ou à la nage ; on nous assure que notre voiture pourrait passer, c’est l’habitude ici, les voitures font la traversée quand les eaux ne sont pas hautes. Trop fatigués pour rebrousser chemin, nous décidons de tenter le tout pour le tout. Arrivés devant la rivière, je descends dans l’eau, qui m’arrive en dessous du genou. Le sable de la rivière est mouvant par endroits. J’hésite. Bernard est confiant, « elle passera, tu verras ! ». Et il sort la caméra, au moment où je commence à enlever mon pantalon pour une traversée qui allait se révéler inoubliable.

Les gamins nous encouragent, j’entre dans l’eau avec la Mercedes, Bernard filme l’opération. Les gamins poussent la caisse, qui glisse sur le sable, avance sans heurt, puis soudain, s’enfonce et s’immobilise. Inutile d’insister, les roues creusent le sol spongieux chaque fois que j’appuie sur l’accélérateur. Je sors dans l’eau, Bernard filme toujours, et jure de me faire chanter un jour avec les images : il est vrai que la situation était pittoresque, j’étais en slip, au milieu du Koumongou, debout à côté d’une Mercedes, avec des gamins perplexes qui attendaient que je prenne une décision. Finalement, Bernard nous rejoint et nous demandons aux gamins de creuser sous la voiture, pendant que nous la poussions. Difficilement, mais sûrement, nous réussissons à la faire bouger, puis abordant une partie plus ferme du lit de la rivière, les gamins me crient de redémarrer la caisse. Je remonte à bord et, surprise désagréable, je ne retrouve plus les clés de la voiture. Je fouille dans les poches de mon pantalon à l’arrière, rien, j’avais perdu les clés. Et si elles étaient tombées à l’eau ? Deux ou trois de nos aides se mettent alors à genoux dans l’eau pour tamiser le sable, à la recherche de ces foutues clés. Le soleil brille au-dessus de nos têtes, Bernard filme toujours, et je commence à m’énerver sérieusement, explorateur mouillé jusqu’aux fesses dans une foutue rivière sans pont.

Quel pays de sauvages, de bandits, d’incapables, de bachibouzouks, avais-je envie de hurler !? Non, mais ça coûte quoi de faire des ponts, en plein 21è siècle, pour franchir un cours d’eau qui n’a même pas la taille du Congo ? Tous des tarés, de faux bâtisseurs, qui n’ont que des slogans à la bouche ! On se croirait au Moyen-âge, si ce n’est au paléolithique. Même les Allemands auraient fait un pont sur le Koumongou s’ils étaient restés longtemps, ou bien ? Dans une certaine mesure, je comprends maintenant pourquoi certains Togolais, militants d’une fumeuse association pangermaniste, le Deutsch Togo-Bund, s’étaient obstinés, de 1914 à 1952, à réclamer avec force le retour à l’Allemagne du Togo colonial. « Les Nazis noirs », comme on les surnommait, ces personnages presque romanesques, avec à leur tête un certain Johannes Agboka, lequel proclamait à qui voulait l’entendre : « Nous les Togolais, nous préférons rester nègres de race, mais techniquement allemands. » Envie de crier : « moi aussi je suis un Nazi noir, un Agboka », mais bon, je me retins, mon désespoir n’est pas si immense au point de me rendre risible, stupide ! La technique allemande, les ponts allemands, d’accord, mais les clés, où sont passées les foutues clés de cette foutue caisse allemande ?

Soudain, j’aperçois le trousseau : il était tombé derrière le siège, et gisait sur le plancher, là où j’avais jeté mon pantalon. Ouf, je redémarre la Mercedes et lui fait grimper le talus de la berge, sous les applaudissements de nos apprentis passeurs, qui nous rejoignent pour discuter bruyamment le prix de leur expertise dangereuse.

À peine arrivés à Mango, aux alentours de 15h30, nous avisons le premier bistrot, Bar La Détente, à l’entrée de la ville. Eku, la bière togolaise dont le brevet est allemand, nous fait un bien fou. Mon Dieu, et dire que personne ne nous a commandé une telle expédition ! Bernard se lance dans un débat avec un client et le patron du bar, à propos des coupeurs de route dont nous avons entendu parler tout le long du voyage. La rumeur accuse les Peuls d’être à l’origine de ces attaques. Balivernes, répond le client, les vrais coupeurs de route, on les connaît ! Ah bon, s’exclame Bernard, c’est qui alors ? Des militaires réformés de l’armée togolaise, avance le client, lesquels ont tout intérêt à faire croire que ce sont les Peuls qui commettent les attaques. Débat fou, qui dégénère sur les autres ethnies du Togo, l’identité togolaise, l’histoire du pays, les autochtones, les étrangers, parmi lesquels les Peuls, peuple nomade aux origines difficiles à cerner. Nous sommes en plein dans le débat sur c’est qu’est devenu le Togoland, ce que sera la république togolaise dans 130 ans ! « Qu’ils me payent déjà mon salaire », s’indigne le client, jeune prof de Mango qui revenait de Kara le même jour, et n’avait pas touché son salaire depuis un mois. Sa colère arrache le fou rire au bar, de quoi nous faire oublier la discussion sur l’état des routes entre Bapuré, Katchamba, Nali et Mango, des routes propices aux attaques de voitures et aux meurtres de touristes.

Du coq à l’âne, le patron de la Détente nous apprend l’existence à Mango de tombes allemandes, sur lesquelles, chaque année, des touristes allemands viennent se recueillir en pèlerinage. Le débat repart sur l’importance relative du tourisme culturel au Togo, le patron, un Burkinabé, accusant les Togolais de n’avoir rien foutu pour mettre en valeur ces tombes ! Quand nous arrivâmes au cimetière, délabré, rempli de ronces, nous ne pûmes que lui donner raison. Les quelques tombes d’aspect présentables sont le fruit des travaux d’entretien effectués par les touristes allemands en question, lesquels viennent certainement se recueillir sur la sépulture d’un ancêtre, grand-père, grand-oncle, que sais-je, décédé aux colonies !

Vraiment, que faire des vestiges de la présence allemande au Togo ? La question en soulève une autre : le jour viendra-t-il où le Togo pensera à mettre en place une véritable politique culturelle qui prenne en charge toute son histoire et les traces matérielles et immatérielles qui ont jalonné celle-ci ?

Ce jour-là, en quittant Mango pour Lomé vers 16h, nous étions les deux K.O. Bernard a roulé jusqu’à Notsé, puis j’ai pris le relais jusqu’à Lomé, où nous arrivâmes aux alentours de 3h du matin !

© Kangni Alem, 2006


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