Travaux pratiques(2): les budgets culture en Afrique, un point de vue de Camille Amouro

camille_auton29.jpgDans sa chronique du mercredi 25 octobre 2006 à la chaîne de télévision LC2, Jérôme Carlos, écrivain et journaliste, aborde le projet de budget de l’Etat béninois pour l’exercice 2007, en analysant le chapitre de la Culture. Il déplore que seul 0,14 % de ce budget soit alloué à la Culture…

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camille_auton29.jpgA propos du projet de budget béninois 2007

Dans sa chronique du mercredi 25 octobre 2006 à la chaîne de télévision LC2, Jérôme Carlos, écrivain et journaliste, aborde le projet de budget de l’Etat béninois pour l’exercice 2007, en analysant le chapitre de la Culture. Il déplore que seul 0,14 % de ce budget soit alloué à la Culture, car dans une dynamique de changement, il est impensable que le gouvernement accorde si peu de cas à l’action culturelle. Il préconise de revoir la copie en insistant sur la formation et la dotation en infrastructures artistiques.

D’abord, le mérite incontestable de cet intellectuel béninois[photo jeromecarlos.jpgci-contre] est d’avoir gardé foi au combat au fil des années, d’exercer son métier de journaliste comme pas un autre, au Bénin, d’être vigilant dans tous les domaines et de demeurer positif en proposant des solutions à chaque problème qu’il soulève. Il a eu le flair, avant même les professionnels, de pointer du doigt une anomalie dans ce qui est encore un projet, dans le souci d’apporter sa contribution avant qu’il ne soit trop tard. Et le problème qu’il soulève est d’une criarde importance. Il dit que la Culture est au centre des comportements et que le gouvernement de Monsieur Yayi Boni ne nous donne pas l’impression de l’avoir compris. La répartition du milliard et quelque destiné à l’action culturelle pour toute l’année 2007 et pour toute l’étendue du territoire national en est la preuve.

Toutefois, je dois faire remarquer que la réduction équationnelle de l’intérêt accordé à une chose par les deniers qu’on dédie à cette chose est une vision qui date des années 90 et qui ne peut pas être considérée comme universellement citoyenne. Dans les années 70, les Béninois accordaient une grande importance à la salubrité publique sans que le gouvernement débourse un rond pour cette activité. Le fait que le gouvernement dépense plus d’argent dans le football que dans le karaté ou le tennis ou la boxe, n’empêche pas nos champions dans ces disciplines-ci d’être plus brillants au plan africain que ceux de cette discipline là.

Le peu d’argent dégagé par le gouvernement pour l’action culturelle ne peut pas justifier à lui seul le désintérêt pour cette action. Autrement, on pourrait accuser le gouvernement français d’accorder peu d’intérêt au vin français, ou le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique d’accorder peu d’intérêt au cinéma nord américain. Tout ne s’achète pas avec de l’argent, en matière de culture. Le gouvernement peut bel et bien, en fonction d’exigences financières particulières, d’objectifs stratégiques bien conçus et de compétences précises, destiner un certain nombre d’actions constructives à des cadres d’organisations déterminés dans une politique globale participative en toute connaissance de cause et en toute responsabilité.

Le montant alloué par le gouvernement à l’action culturelle dans le budget 2007 ne peut donc pas, à lui seul, justifier l’illogisme de son approche de la culture et plus singulièrement d’une culture de la gestion. Il n’est pas obligé pour un gouvernement de dégager directement de l’argent pour la culture du peuple. Il n’est même pas obligé pour un chef de gouvernement d’avoir un ministère de la Culture. Mais quand il crée ce ministère, il doit lui donner un contenu et le rendre efficace, même en demeurant dans une logique purement économiste. Et précisément dans cette logique où tout investissement doit viser une rentabilité. Si bien que créer un ministère, quel qu’il soit, et ne pas lui donner les moyens de fonctionner est non seulement un gouffre financier, mais davantage un abus de la bonne foi du peuple. C’est de cette manière qu’il convient de ramener la balle à terre. On anticiperait ainsi d’autres illogismes de ce gouvernement qui patauge à vue, sans plan, sans vision, dans le mépris total des réalités du peuple, au nom d’une volonté de modernité dont on recherche encore des indices de discernement. La question est : « la croissance pour qui et pourquoi ? »

Le vrai problème est que, malgré l’existence d’un cadre légal clair, le gouvernement a fait le choix délibéré d’évacuer la Culture, c’est-à-dire de compromettre l’âme de cet Etat en construction. Et l’embrouillamini où dérive la galère ne peut pas être que du fait de son capitaine. Le climat est morose, redoutablement compromis. Toute l’élite politico francophone de ce pays y contribue de son grain de poussière. On l’a vu pendant la dernière élection présidentielle où l’argument le plus généreux en faveur de la culture du Bénin est de « promouvoir nos folklores parce que tout le monde n’a pas la chance d’aller jusqu’à l’université ». Et dans cette tempête, à défaut d’expérience, le capitaine doit se contraindre à des décisions aussi promptes et intelligentes qu’elles tiennent compte du but de la croisière et que ce but est précis.

Le vrai problème, c’est que les cadres chargés de la promotion de cette action culturelle se sont apostasiés, dédouanés par le fonctionnement irrationnel du cadre institutionnel qui les emploie tout en banalisant leur mission, laissant le champ d’action à des personnes qui se sont dégagées parmi les plus bavardes, si elles ne sont pas simplement imposées par des réseaux divers et que ces personnes manquent d’informations actuelles sur les pratiques et le management, à moins que ce ne soit l’humilité de comprendre que leur propre éducation a été élaborée dans des schémas désormais peu fonctionnels.

Or, les dispositions légales béninoises obligent, pour l’instant, le chef du gouvernement, non seulement à doter l’administration d’un ministère chargé de la culture, mais également à créer progressivement « toutes les conditions matérielles et morales » pour l’épanouissement des cultures béninoises. La Charte Culturelle du Bénin, place ce ministère au centre de l’action culturelle, c’est-à-dire de l’exécution de la politique culturelle du Bénin. Il est donc nécessaire, avant de s’attaquer à l’aspect budgétaire, que le gouvernement de Monsieur Yayi Boni indique explicitement aux Béninois, les limites de son adhésion à notre charte.

Je précise. Au-delà des moyens financiers et matériels qu’elle impose fatalement, l’action culturelle du Bénin ne peut pas être une action en faveur d’une partie infime de la population béninoise, mais doit concerner tous les citoyens de ce pays en vertu des dispositions légales. Pour ce faire, le gouvernement a l’obligation de présenter à tout le peuple le sens de cette action, avant d’allouer quoi que ce soit. Et que cette action, contrairement aux lieux communs, ne doive pas être détachée de l’ensemble des autres actions, dans le cadre d’une vision globale de gestion saine et efficace, de coordination rigoureuse des aspirations des peuples du Bénin.

En cela, je trouve la réaction de Jérôme Carlos assez molle par rapport à l’extrême gravité de la situation. Les solutions qu’il propose (formation, équipements) font partie de ces lieux communs. Tout en suggérant l’augmentation des dépenses prévisionnelles, elles ne convainquent pas davantage des retombées puisque, fatalement, en matière de budget, il faut faire la balance entre les ressources et les dépenses. Et c’est précisément ce genre d’attitude qui renferme les décideurs dans leur cécité, ne comprenant pas trop pourquoi il faut débourser pour ne rien gagner. Car, après tout, c’est l’argent du peuple dont il s’agit.

Il importe donc de situer d’abord la Culture par rapport à l’ensemble de l’activité nationale. De se poser même la question banale initiale : qu’est-ce que la culture ? De tenir compte de la vision qu’impose la réponse à cette question pour déterminer des actions imbriquées dans une stratégie globale. Ce travail préliminaire, la Charte l’impose au gouvernement qui dispose des ressources humaines pour l’aider à trancher.

Le gouvernement emploie déjà, en effet, une masse raisonnable d’administrateurs et de conseillers formés dans les mêmes écoles que les autres de la plupart des Etats cités en exemple. Je suis certifié pour reconnaître leur bon niveau : j’ai eu des formateurs en commun avec eux, parmi mes collègues actuels. Le problème, c’est qu’ils sont employés sans aucune mission, aucun pouvoir, aucun moyen d’exercer, aucune exigence de résultat. De même, certains des muséologues béninois formés en Egypte se retrouvent dans un bureau du ministère de la culture, ou un autre, en fonction des humeurs du ministre.

En ce qui concerne la formation d’entrepreneurs culturels, un rapport d’évaluation de l’Union européenne en 1997, démontre que le financement de cette formation par cette institution est un gâchis. Sur vingt personnes formées en Afrique francophone à coup de centaines de millions en 1992 et en 1996, il y a eu quatre défaillances. Sur les seize restants, onze ont été certifiés et sur les onze d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, quatre sont béninois et un seul exerce effectivement à temps plein en tant que tel. C’est dire que comparativement aux autres Etats, le Bénin arrive largement en tête en nombre de personnes formées, mais que la situation institutionnelle ne favorise pas un redéploiement des acquis.

Pour le reste des domaines de la médiation culturelle (bibliothéconomie, documentation, management, ingénierie…), j’ai accueilli en douze ans plus de douze stagiaires dont la moitié sortie d’importantes écoles et universités européennes. De manière objective et en fonction des programmes de stages, je peux attester que les mieux formés et les plus aptes à l’exercice proviennent de notre Ecole nationale d’administration. Ceux-ci sont d’ailleurs récupérés par des projets ou structures privées qui sont astreints au résultat.

Quant à la formation des artistes, elle commence à prendre forme. Dans les années précédentes, une série de formations partielles et parcellaires ont été organisées à l’échelle régionale, réservant une place de choix aux artistes béninois. L’expérience a montré ses limites par les résultats sur le terrain. Les personnes « formées » se détournent de la création au profit de revendications diverses. L’expérience béninoise actuelle dans le spectacle vivant me semble encourageante dans la mesure où elle émane de personnes physiques connaissant leur domaine. L’école Internationale de Théâtre du Bénin mérite, à ce titre, d’être soutenue, dans le type de rapport qu’elle instaure, de manière permanente entre la formation et la création.

amouro8.jpg Je veux en venir à l’idée qu’il ne suffit pas de former les individus pour qu’ils soient efficaces. Il faut d’abord une culture des gouvernants, ce qui implique une réelle volonté d’ouverture, une compréhension de ce que le problème du Bénin est exclusivement culturel et que dans ces conditions, ce problème ne peut pas être appréhendé avec des schémas coloniaux, mais dans le cadre d’un débat permanent avec les peuples du Bénin. Une des phases incontournables de ce débat, c’est le respect des médiateurs, le respect des créateurs et leur fructueux déploiement au service de tout le Bénin. Cette phase conduit inévitablement à un redéploiement des ressources matérielles, disponibles elles aussi, mais délabrées parce que conçues, de la même manière, sans vision et sans respect.

Camille Amouro

Source : http://www.oduland.com/perso/amouro.htm

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