Sokey Edorh: une vie au service de l’indiscipline plastique

J’ai souvent écrit sur le plasticien Sokey Edorh, ami de longue date. Dire que  j’aime son travail est une lapalissade. Ses oeuvres ont une place de choix dans ma collection privée. Il fait partie de cette génération de plasticiens avec qui je partage, outre le goût des arts, une certaine passion pour les nourritures de l’esprit, et l’esprit de lucidité. La lucidité artistique vous fait placer l’art au sommet de la pyramide des savoirs et de l’action, elle vous enseigne l’immortalité de la geste artistique, dans un monde contingent où même les défaites intellectuelles peuvent s’expliquer comme simple passage de témoin. Mais pour transmettre, encore faut-il avoir survécu au désastre et avoir créé! Et Sokey est un survivant de nos traversées du désert, de nos semblants d’apocalypse. Mais alors,  quel robuste survivant! La rétrospective de son travail qui s’ouvrira bientôt, à partir du 31 mai 2017 à la Délégation de l’Union européenne au Togo, portera le meilleur témoignage de ce que fut son art de la survivance. J’ai eu la chance d’avoir été invité par l’artiste dans son atelier pour réfléchir sur le choix des toiles à montrer. Ce fut un moment de grâce quand parfois,  il sortait de son fouillis, de vieux travaux. Des travaux qui racontent la violence ou l’incertitude des époques que le peintre a connues. Le Togo des années de braise, la période du Conservatoire à Bordeaux, les premières grandes expos. Le travail oscille entre franchise du coeur et souci commercial: un peintre a le choix, il peut jouer indéfiniment à l’artiste maudit et crever la dalle, ou répondre parfois à la demande du consommateur. Sokey avait le choix, il a su faire les bons choix, comme on le verra dans les oeuvres qui seront exposées lors de l’exposition à l’Union européenne. J’aime beaucoup les toiles des années 90, elles racontent une histoire double: la vie de l’artiste qui doit se battre contre ses démons intérieurs, et qui sait en même temps que l’art est le lieu d’un apprentissage difficile, qui vous oblige à s’ouvrir au marché mondial de l’art, à ses tendances, à ses obligations. S’il était resté uniquement cet artiste qui lisait Nietzsche et rêvait de révolution sociale, il n’aurait pas réussi sa révolution d’artiste. Je parle d’un peintre qui a influencé durablement d’autres peintres au Togo, au Bénin, au Burkina-Faso, et j’en passe. Un grand peintre qui a des disciples.  Et qui aimait les performances urbaines: une journée sans mensonge, Togo à vendre, les lanceurs de pierre devant le commissariat central, etc. J’aime encore plus les recherches actuelles du peintre. Tout ce bleu qui patine son imaginaire nouveau, et nous éloigne de sa période « argile et écriture », est le signe d’un apaisement certain. Plus rien ne peut plus venir troubler la science du peintre Sokey: il a vaincu ses démons et son indiscipline intrinsèque, il est désormais maître de la vérité artistique.

Sokey EDORH: Rétrospective 1980-2017. Vernissage le 31 mai 2017 à l’Union européenne au Togo. Entrée libre.

 

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