Roman sans titre(3)

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J’appris ainsi, en ce mois de janvier 1944, qui était ce Charles de Gaulle. Sylva le présenta en des termes simples. Il serait un général français, un soldat présidant le comité français de libération nationale, qui a lutté à sa manière pour empêcher les Allemands d’asservir sa patrie. Il voulait, semble-t-il, proposer aux pays dans lesquels son pays s’était enlisé dans l’asservissement des autres, une voie de sortie du face-à-face inéluctable qui s’annonçait à l’horizon, une fois la guerre terminée en Europe. Il n’en reste pas moins que Sylva trouvait qu’au lieu de réunir les administrateurs des colonies françaises à Brazzaville, il aurait pu faire l’effort de leur rendre visite chacun sur son territoire, et les inviter à discuter ensemble avec les élites politiques locales. Mais conclut-il, en éclatant de rire, peut-être est-il trop grand pour s’abaisser à franchir le seuil de nos cases, nous qui sommes si peu civilisés !
Chaque samedi, depuis un bon bout de temps, Sylva et plusieurs de ses amis se réunissaient à Souza Nétimé, dans les plantations de noix de coco de son oncle Augustino de Souza. Tu n’as pas trop connu le vieux « Pa de Souza », mais il est de ta famille maternelle, et ta mère t’en parlerait mieux que moi. Certains l’avaient surnommé Gazozo.
« Argent frais », traduisis-je.
« Donc tu sais. »
On dit qu’il serait l’un des plus heureux bénéficiaires de la fortune de son aïeul, le négrier Francisco de Souza qui vécut à Ouidah, et fit longtemps office de représentant des marchands portugais dans l’esclavage avec le Brésil. Sylva et ses amis, pour fuir les oreilles indélicates, avaient délibérément choisi de tenir leurs réunions dans la cocoteraie Pa de Souza.
L’immense domaine donnait l’impression d’être sans limites : des cocotiers partout et à perte de vue, comme des sentinelles le long de l’océan, jusqu’aux portes marécageuses ouvrant sur les clairières et les pistes débouchant sur la partie orientale de la bande lagunaire qui ceinturait la ville. La cocoteraie Pa de Souza était une cité dans la cité, un domaine privé du seigneur Gazozo, et ce qui s’y passait était recouvert du secret le plus épais. Même les ouvriers payés à la tâche avaient relâche les jours de réunion. Qui sait si parmi eux il n’y avait pas des espions de la police coloniale ?
La réunion de ce samedi 15 janvier 1944 avait été convoquée par le patriarche Gazozo en personne. Elle avait lieu la veille du voyage de Sylva à Accra, la capitale de la Gold Coast où il devait rejoindre Daniel Chapman. Accra accueillait un nombre important de sympathisants de la cause, journalistes, enseignants, entrepreneurs et hommes d’affaires venant du British Togoland, du French Togoland et de la Trans-Volta, les trois territoires éwés. Le but de cette rencontre au sommet, semble-t-il, était d’envoyer un message clair à la France et à l’Angleterre, une résolution sur l’indiscutable réunification du peuple éwé, et poser les bases de la création de la All Ewe Conference…

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