Remarques à propos de la littérature féminine togolaise(3)


Gad Ami est donc celle qui pose l’acte fondateur de la littérature féminine au Togo. Elle a écrit un seul roman et s’est retirée sur la pointe des pieds. S’il m’arrive régulièrement de railler la pente des romancières togolaises à fabriquer des enfants uniques littéraires, je sais aussi pertinemment que la conception classique du rôle de la femme dans nos sociétés machistes est un frein à l’activité artistique féminine. 

Tenez, la Nigériane Buchi Emecheta n’a-t-elle pas du fuir son foyer avec ses enfants pour échapper à un mari brutal et allergique au papier?! Pendant qu’elle travaillait sur son manuscrit, Gad Ami tenait également un commerce à Lomé, qu’elle a du fermer en 2001 avant de prendre le chemin de l’Amérique avec sa progéniture. La vie en somme, d’une artiste tiraillée entre l’art et le devoir maternel. Son roman, Étrange héritage (1986), rappelle un autre titre de la collection Harlequin: Étrange héritage, roman éponyme signé en 1982 par l’auteure de romance populaire anglaise Sally Wentworth. Le titre et la veine sont identiques : histoire d’amour passionnée sur fond de conflit d’héritage, un enfant non désiré chez Ami, un chalet chez l’anglaise. Koffi et Délali tombent amoureux l’un de l’autre, mais leur bonheur est assombri par le départ de Koffi pour la France. Peu après le départ de l’amant, Délali se découvre enceinte. Koffi est aux abonnés absents, et pour cause, avec la complicité de ses parents, il se met en ménage avec une nièce de son père en France. Qu’à cela ne tienne, Délali décide de recourir aux grands moyens, aux forces occultes pour ramener son homme à de bonnes intentions. Koffi se tue au volant de sa voiture, de retour au pays. Tentative de suicide de Délali pleine de remords, d’avoir déchaîné des éléments incontrôlables(?). Elle sera finalement internée en asile psychiatrique. Fin de l’histoire et début de plusieurs interrogations pour le lecteur. Notamment sur la mort, phénomène qui ne peut être naturelle dans un schéma où l’occulte intervient, du moins, selon le texte, ou selon la mentalité de la société où l’histoire se déroule. Simple et direct, le récit par moments tutoie le mélodrame absolu. Le critique Anyinefa parle d’instants roman-photo, ceux qui connaissent le genre sauront où placer la barre. On a peu d’interviews de notre auteure sur son travail d’écrivain, par conséquent peu de paratextes avec lesquels croiser notre lecture de l’œuvre. Mais la plupart des critiques qui ont étudié le roman (Ayawavi Zonvidé, Odile Cazeneuve, Nicki Hitchcott…), loin des modèles critiques mâles des années 90 sur le roman féminin africain, soulignent ce qui fait son originalité. Non pas la langue (un sujet qui ne préoccupe qu’une poignée d’auteurs togolais), mais l’idéologie. Toutes insistent sur les nouveaux types de personnages féminins dans le roman, sur la nouveauté de leurs aspirations. Il est vrai que l’identité de la femme décrite par Gad Ami est double, entre tradition (sorcellerie, poids des parents sur les choix maritaux des fils) et modernité (choix conflictuel assumé par Delali). Le texte que la narratrice écrit, avant la tentative de suicide, est destiné à l’enfant né de son union difficile. Elle le lègue à son fils comme un testament affectif.

Il faut rééditer Etrange héritage, roman épuisé depuis la disparition des Nouvelles Editions africaines du Togo (NEAT). Il faut retrouver les traces de notre romancière et faire notre travail de critique en l’interrogeant sur les motivations littéraires et idéologiques de son écriture à l’époque. Mon petit doigt me dit que nous n’avons pas fini de redécouvrir ce roman, et peut-être que notre intérêt à nouveau porté à l’auteure sortira cette dernière de sa retraite américaine. Avec ses nouvelles expériences, qui sait les territoires de la fiction qu’elle pourrait nous faire découvrir again. (A suivre)

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