Ma chronique dans L’Union N° 785 du mardi 17 février 2015

25537Peut-on encore aimer la poésie togolaise ?
Les vrais lecteurs de la poésie le savent : le poème n’est pas un récit romanesque, encore moins un extrait de pièce théâtrale, surtout pas un essai philosophique.

Le poème est une vérité personnelle, mais surtout une vérité relative qui s’exprime à travers un travail sur l’image et le rythme !

Il ne viendrait donc à personne l’idée de confondre une simple phrase comme celle-ci avec un poème : « Dansou aimait beaucoup les oiseaux… » Cette phrase, empruntée au roman Le fils du fétiche de David Ananou décrit clairement une situation, elle ne suggère rien d’autre. Si je l’oppose à ce vers…, vous comprendrez enfin le distinguo. « La terre st bleue comme une orange ». Encore une phrase, mais celle-ci ne décrit pas, elle suggère, à l’aide d’une figure de style (ce truc qu’on enseigne encore au collège je suppose), la possibilité de comparer par vous-même la vérité du poète à celle que vous pouvez ressentir. Quand la phrase devient un vers, c’est que le travail sur l’image et le rythme a été effectué, pour tuer le ver dans le fruit. Voilà, la poésie, c’est simple, comme dirait Digbeu Cravate…
IMG-20150218-WA0002Dire que la poésie n’intéresse pas les gens est une demi-vérité. La mauvaise poésie n’intéresse pas les honnêtes gens, nulle part au monde. La bonne pourrait accompagner vos propres réflexions sur la vie, et vous surprendre en vous emmenant sur un terrain autre, là où vos préoccupations journalières ne vous permettent plus de vous aventurer. On lit le bon poète avec le sentiment qu’on redécouvre les choses, qu’on réapprend à déchiffrer les symboles cachés depuis l’origine du monde. Ce monde banal dans lequel on vit pourtant, nous réapparaît autrement en quelques secondes de lecture. Germain Locoh-Donou le sait. Dans Le vent dans les filaos, son recueil de poèmes édité l’an dernier aux éditions Graines de Pensées à Lomé, il enseigne à celui qui a peur de fréquenter le poème la bonne manière de procéder. Un poème écrit dans la cendre/A l’approche du vent/Tu le réécriras peut-être/Au-delà des nuages/Sur le voile des astres/Avec la main des anges. Locoh-Donou dit « peut-être », manière d’insinuer humblement que le poème peut vous parler comme il peut rester fermé à vos efforts, tout dépend de sa qualité. Et c’est vrai, beaucoup de poètes autoproclamés ne nous parlent pas, ne nous parlent plus depuis une décennie. Et il importe de le dire Le manque d’image en poésie équivaut à l’absence de vitamine C dans le cerveau : il y a fatigue et effondrement au bout de la répétition. Le manque de rythme dans un poème équivaut à de la mauvaise respiration. Un poète qui respire mal doit consulter ses classiques. Bonne semaine à vous lecteurs !
Kangni Alem, écrivain

5 thoughts on “Ma chronique dans L’Union N° 785 du mardi 17 février 2015”

  1. 
    La terre est bleue

    La terre est bleue comme une orange
    Jamais une erreur les mots ne mentent pas
    Ils ne vous donnent plus à chanter
    Au tour des baisers de s’entendre
    Les fous et les amours
    Elle sa bouche d’alliance
    Tous les secrets tous les sourires
    Et quels vêtements d’indulgence
    À la croire toute nue.
    Les guêpes fleurissent vert
    L’aube se passe autour du cou
    Un collier de fenêtres
    Des ailes couvrent les feuilles
    Tu as toutes les joies solaires
    Tout le soleil sur la terre
    Sur les chemins de ta beauté.
    Paul Eluard, L’amour la poésie, 1929

    1. Voilà enfin une révélation courageuse. Je me suis toujours amusé à dire qu’au Togo, nous avons très peu de poètes réels, et pas du tout d’éditeur. Des gens ont bien voulu me lincher, mais je m’en tire. J’ai le tournis quand je me rends compte que des gens de toute sorte de plumes se jettent en poésie, avec force et vigueur, au point de l’encombrer de scories utilitaristes, voire scisophréniques… D’ailleurs, Stéphane Mallarmé a raison, quand il écrivait: « Oh, vos propres enemis! Pourquoi prêcher et encenser cette impiété, la vulgarisation de l’art? Que les masses lisent la morale, mais de grâce, ne leur donner pas votre poésie à gâter ».

  2. Pour aimer la poésie, il faut absolument aimer la littérature. Malheureusement, beaucoup ne s’y intéressent plus de nos jours.

    Encore heureux de lire de telles lignes des aînés qui nous donnent davantage envie de découvrir les méandres de la poésie.

  3. Ceux qui intoxiquent le paysage poétique du Togo, sont, à mon avis, ceux qui croient ce genre littéraire facile, où il ne faut que rimer et aller à la ligne.

    Un bon poète, ne saurait tirer un brin de gloriole ou un motif de satisfaction que si un travail sur l’image et le rythme a été effectué.

    Merci pour cette judicieuse chronique, Kangni Alem.

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