Ma chronique dans L’Union n° 783 du mardi 10 février 2015

314078417_smallIl n’existe qu’une littérature togolaise
De temps à autre, un débat comme on les aime dans notre espace littéraire étriqué, surgit qui propose une vision binaire de notre littérature. Des professeurs d’université, critiques un tantinet mesquins, s’arrangent à chaque saison pour classer la littérature togolaise en deux camps:

il existerait selon eux, dans le même champ, une littérature riche et une littérature pauvre. Gonflé ! La riche serait éditée et diffusée à l’étranger, la pauvre existerait localement et fonctionnerait selon des codes jugées pauvres. Franchement, l’usine à pensée produit du gaz, quand on traduit des particularités banales en règles distinctives. J’ai pensé à ce classement sans finesse, en lisant ces jours-ci le recueil de poèmes Au fond du silence de Maurille-Vierge Koudossou. Natif de Kpalimé, le poète vit et travaille au Togo. Son livre, pourtant a été publié au Canada, aux éditions Dhart, en 2014. Voilà donc un poète « riche », dont j’ai cherché vainement à acquérir le livre sur place ici à Lomé, dans les deux grandes librairies de la capitale. Et comme il est de coutume sous nos cieux, j’ai du me résoudre à demander à l’auteur de m’aider à le lire en me prêtant un de ses exemplaires. Triste sort que celui des auteurs publiés à l’étranger, n’est-ce pas !téléchargement
En son temps, l’écrivain togolais Sami Tchak avait fustigé cette tendance à opposer les deux faces d’une même littérature. Avec raison. Dans le domaine de l’édition, les pratiques sont connues : il n’existe pas de livre togolais, comme il n’existe pas de riz togolais. Le conditionnement répond aux normes d’un marché mondialisé. Logiquement, même des auteurs togolais qui vivent en Europe et au Canada publient parfois loin de leurs lieux de résidence : Sami Tchak, auteur prétendument riche publiait en 2013 son roman L’ethnologue et le sage aux éditions Odem au Gabon, tandis que du côté d’Alger on signalait la sortie de L’invitation, le énième roman inachevé de Theo Ananissoh… je ne vais pas multiplier les exemples. Le raisonnement de ces critiques-là, paresseux à leur insu, ne tient pas la route, nous sommes d’accord. La liberté de l’auteur est la vraie raison de ces circulations éditoriales, et nul ne saurait en faire un modèle d’explication du fonctionnement d’un champ. Un petit éditeur français, Le Nouvel Attila, a récemment fait d’un auteur ivoirien, Gauz, un best-seller, avec son roman Debout-payé. Gauz, photographe à Abidjan ne s’explique pas le succès. Aucun écrivain, d’ailleurs, fut-il pauvre ou riche, ne sait pourquoi ses livres font un bide ou un tabac. Il y a de bons auteurs édités au Togo, dont la promotion n’a jamais été faite. téléchargement (1)Prenez Jeannette Ahonsou, la reine du polar togolais ; Piège à conviction, son roman édité à Lomé mériterait d’être lu, commenté, encensé, relu, re-commenté et re-encensé. Et pourtant, silence assourdissant. Les canaux médiatiques togolais sont absurdes, qui tuent les écrivains par leur silence. La pauvreté est là, dans le dysfonctionnement de la critique, de la promotion et de la distribution. C’est une hygiène de l’esprit que de reconnaître où résident les goulots d’étranglement de la littérature de ce pays. Bonne semaine à vous, lecteurs !
Kangni Alem, écrivain.

2 thoughts on “Ma chronique dans L’Union n° 783 du mardi 10 février 2015”

  1. Belle chronique monsieur Alem. Cependant, notez, s’il vous plait, que le livre « L’invitation » de votre confrère Théo Ananissoh n’est pas édité à Alger, mais à Tunis. Il est toujours inachevé, ce énième livre ? Je le trouve pourtant achevé : il s’ouvre à l’arrivée de l’auteur à Moisant et se ferme à son départ. Doit-il rendre le propos élastique, raconter sa vie par exemple ?

    1. En effet il y a erreur sur le lieu d’édition mais j’ai préféré laisser l’erreur puisqu’elle figure dans l’original. Sur l’inachèvement, ce n’est pas une remarque assassine, pas le temps de développer, je crois que cela fait intrinsèquement partie de la manière d’écrire de Theo…

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