Lire est un plaisir (19) : qui a tué Sylvanus Olympio ?

olympio.jpgL’historien togolais Atsutsè Kodjovi Agbobli vient de publier à Lomé, aux Éditions Graines de Pensée, un livre sobrement intitulé : Sylvanus Olympio. Le père de l’indépendance togolaise. Une véritable plongée au cœur de l’histoire du Togo et du destin d’un homme politique devenu une légende embarrassante…

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olympio.jpgL’historien togolais Atsutsè Kodjovi Agbobli vient de publier à Lomé, aux Éditions Graines de Pensée, un livre sobrement intitulé : Sylvanus Olympio. Le père de l’indépendance togolaise. Une véritable plongée au cœur de l’histoire du Togo et du destin d’un homme politique devenu une légende embarrassante pour ses assassins.
À la vérité, il faudrait rappeler que ce livre est une réédition. La première version, Sylvanus Olympio, un destin tragique, publiée aux NEA dans une collection dirigée par Ibrahima Baba Kaké avait été discrètement censurée à l’époque, même si l’auteur prétend qu’il avait  eu l’aval du Général Eyadema pour publier ce livre. Rien que ça ! Cette réédition est donc bienvenue, au moment où les Togolais s’apprêtent à faire le deuil définitif de leur dictateur trépassé en avril 2005, en renouvelant leur Assemblée Nationale, une élection dont on dit qu’elle serait favorable à l’Union des Forces du Changement, un parti d’opposition radical à Eyadema, dirigé par le fils aîné de S.O., Gilchrist Olympio ! Le travail d’Agbobli est une pierre jetée dans le jardin que ceux qui passent leur temps à mythifier le « père de l’indépendance » togolaise, en opposant son règne à celui des autres, Grunitzky, le Directoire, Eyadema, comme si c’était un âge d’or sans tache, celui où tout allait bien dans le meilleur des mondes. En 1990, journaliste à La Tribune des démocrates, j’avais chroniqué un livre qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque dans les rangs du RPT, Le Togo, ombre et lumière du Dr Ajavon. Livre essentiel que le RPT avait honteusement récupéré pour tailler des croupières à ceux qui reprochaient à la soldatesque représentée par Eyadema l’assassinat du premier président togolais. Le Dr Ajavon (membre du PTP, parti d’opposition) faisait déjà état des tendances dictatoriales de son adversaire du CUT. Agbobli confirme, rappelant les tendances au culte de la personnalité du premier président togolais : « On en était arrivé à fêter comme jour férié, chômé et payé, le 6 septembre, l’anniversaire de la naissance du président S. O…. un dieu vivant. » Même si on peut relever que ceci n’était pas particulier au seul Olympio, et que partout en Afrique, au lendemain des indépendances, ce travers était un péché mignon partagé par tous les nouveaux dirigeants : Nkrumah, Houphouët-Boigny, Sékou Touré, Mobutu, pour ne citer que les plus sophistiqués, cela valait la peine de le mentionner ! La personnalité du premier président togolais est assez complexe, son côté rigide voire cassant ne lui a pas attiré que des amis, et sa chasse aux opposants, l’imposition d’un parti unique sont autant de ferments à une sourde révolte dont allèrent profiter ses assassins.
Mais qui a véritablement tué S.O ? Si l’on connaît dans le détail les circonstances de la mort du président nationaliste, nul ne sait à ce jour, avec certitude, le nom de son assassin, encore moins les mobiles véritables du crime. Agbobli remet tout en cause. Primo, écrit-il : « Le président S.O. est mort, pour le commun des mortels, parce qu’il s’est opposé au recrutement dans la petite armée togolaise de certains de ses compatriotes, engagés volontaires dans les troupes coloniales françaises. De là à penser que le héros et père de l’indépendance togolaise est un anti-militariste de raison et de cœur, le pas est vite franchi… » Secundo : complot français contre le Togo ? L’historien doute : « Si complot français il y a, écrit-il,  il ne peut provenir que des gens gravitant autour de Jacques Foccart l’Africain, le tout-puissant et redoutable secrétaire général de l’Élysée, chargé spécialement des questions africaines et malgaches. Ont-ils abusé de la confiance de braves soldats togolais manipulés comme des instruments inconscients du destin ? Il n’est pas hasardeux de le croire. » Et de marteler qu’il n’y a aucune preuve tangible de cette prétendue complicité française, pointant plutôt du doigt de manière détaillée le voisin ghanéen, celui qu’il appelle de manière ironique le « panafricaniste romantique », l’Osagyefo Kwame N’krumah. Les relations de ce dernier avec Olympio étaient franchement mauvaises, et sa réaction à l’annonce de la mort de son homologue togolais est assez curieuse, tout ce qu’il a trouvé à proposer au président Hubert Maga venu le consulter était que les armées du Ghana et du Dahomey annexent le Togo et se partagent ce petit territoire ! Et ce au moment où les putschistes faisaient appel à Antoine Méatchi, réfugié au Ghana, pour venir prendre le pouvoir, alors que le Dahomey avait stationné ses troupes à la frontière, prêt à en découdre avec les criminels. Plus qu’une coïncidence, en effet. Durant tout son règne, le projet de Nkrumah de faire du Togo une énième province du Ghana a été une pomme de discorde entre lui et ses voisins, et sa lecture du projet de réunification du peuple éwé dispersé par la colonisation a toujours été simpliste, alors que Sylvanus Olympio rêvait d’une véritable réunification économique. La démonstration de l’historien est pertinente et éclaire d’un jour nouveau le véritable visage du nationaliste ghanéen. Oui, mais la question demeure, qui a tué S.O., et pourquoi ? Il reste encore seize ans pour que les archives secrètes américaines concernant cette période soient déclassifiées, peut-être alors aurions-nous la vraie version du vice-consul américain de l’époque, sous les yeux duquel s’est déroulé le crime ! On sait presque avec certitude que Eyadema n’est pas le véritable assassin, alors, si ce n’est pas lui, qui c’est ? Personne n’ose étrangement avancer un nom, même pas l’historien Agbobli qui en fait un peu trop à ce sujet, y consacrant énormément de pages juste pour nous dire qu’il connaît des gens qui savent et qui sont tous décédés ou vont bientôt mourir. A cette allure, lui aussi finira par quitter ce monde sans qu’on sache trop s’il sait véritablement ou pas. Alors, zut, on le dit oui ou non, qui a tué Sylvanus Olympio ? Moi aussi j’ai ma petite idée, mais je ne vous le dirai pas ! Ceci est un jeu qui risque de durer longtemps. Alors, lisez d’abord cet excellent livre, rigoureux, captivant et très bien documenté.
  Atsutsè Kokouvi AGBOBLI, Sylvanus Olympio. Le père de l’indépendance togolaise. Les éditions Graines de Pensées, Lomé, 2007, 290 pages.
   

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