Lire est un plaisir 11: un classique nommé Armah

armah_0.jpgIl est des livres dont la relecture laisse un arrière-goût d’ineffable dans l’esprit. The beautyful ones are not yet born (L’âge d’or n’est pas pour demain) du ghanéen Ayi Kwei Armah fait partie de ces genres d’ouvrage. Sa traduction française, qui date de 1976, est aujourd’hui épuisée, et l’éditeur Présence Africaine n’a pas de projet de republication en cours. Dommage, car il s’agit-là d’un roman inoubliable dont la réédition devrait être encouragée (K.A).

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armah_0.jpgagedor_0.jpgOuvrage majeur de la littérature africaine de langue anglaise, L’âge d’or n’est pas pour demain s’inscrit dans la double veine du roman philosophique et de ce que l’écrivain et critique nigérian Wole Soyinka qualifiait déjà de roman post-colonial, au sens premier du terme : une analyse sur la sortie de l’ère coloniale des jeunes nations africaines, notamment cette période délicate que sont les premières années juste après les indépendances. Effectivement, le cadre du roman, le Ghana de Kwame N’krumah, juste avant le coup d’état qui allait emporter ce dernier, justifie le point de vue de Soyinka. Tout, du nom du personnage principal, « The man » (L’homme), à son itinéraire de héros malgré lui, corrobore l’idée manifeste de Kwei Armah d’atteindre à une réflexion presque métaphysique par le biais d’une thématique unique : la corruption morale et la dégradation sociale. Dans cette logique, tout le roman semble porté par une esthétique de la décadence, parfois même scatologique, à l’image de l’environnement immédiat de « l’homme », un univers où l’incivilité et le manque d’hygiène conjugués concourent à la décrépitude, par exemple, d’un mobilier banal : « A l’origine, la rampe avait été en bois, et encore aujourd’hui, au fond des crevasses les plus caverneuses, entre les cloques de toute espèce, pouvait se deviner un fragment douteux de bois bruni par l’âge (…). A part le bois, il y avait bien sûr les gens eux-mêmes, il y avait tant de mains et de doigts pour aider le bois dans sa progression vers la pourriture: les doigts de la main gauche, glissant négligemment le long de la rampe après avoir été se frotter du côté de l’anus, quand leur propriétaire remontait d’une visite aux cabinets. » (p. 12).

Le récit se déroule sans intrigue particulière, sinon une suite de situations où l’on voit « l’homme » confronté à cette question cruciale : comment faire le bonheur des siens, lorsque l’on se refuse à jouer au sport national de la triche, du vol et de la corruption ? Simple employé de transmission aux Chemins de Fer, « l’homme » reçoit un jour la proposition d’un dessous de table pour aider un transporteur ; il refuse le pot-de-vin et s’en ouvre àBird_25.jpg sa femme, Oyo, qui compare son attitude à celle du chichidodo, cet oiseau paradoxal :  » déteste les excréments mais ne mange que des asticots qui pourtant s’ y complaisent « (p.49). Sa posture morale met  » l’homme  » dans une situation intenable vis-à-vis de sa famille, et lorsqu’il croit trouver réconfort et compréhension auprès de son ami et mentor Teacher (Le Maître), même celui-ci, autrefois plein d’espoir semble avoir perdu foi en toute possibilité pour l’humanité de vivre sur des principes moraux. Retiré dans la méditation et la lecture des grands classiques du monde entier, Teacher observe son pays sombrer tel un navire pris dans la tourmente, et prône l’attentisme : se taire et regarder. Mais regarder quoi ?

La chute des dieux corrompus, évidemment, celle par exemple de Joseph Koomson, Ministre Plénipotentiaire, ancien ouvrier, ancien camarade de classe de « l’homme », dont l’ascension irrésistible vers les sommets du pouvoir n’a d’égale que le mystère de sa richesse tapageuse, cette richesse dont Oyo rêve aussi pour son couple. La chute du gouvernement N’Krumah correspond à la persécution de Koomson, qui se réfugie chez « l’homme » mais doit fuir quand l’armée, partie à sa recherche, entreprend de fouiller les maisons du quartier. Scène terrible et allégorique de l’ancien homme fort obligé de retrouver la nudité de l’innocent pour se faufiler à travers le trou plein d’excréments des latrines afin d’échapper à ses poursuivants. Scène réaliste à la Flaubert, presque insoutenable pour le lecteur, qui comprend néanmoins où l’auteur veut en venir : l’expiation du mal passe nécessairement par l’humilité retrouvée !

Une fois qu’il a aidé Koomson à se sauver, « l’homme » rentre chez lui. Seul avec ses idées, comme d’habitude, et convaincu que rien, au fond, n’allait changer avec le coup d’état.  » Dans la vie de la nation elle-même il n’y aurait peut-être vraiment rien de neuf. Des hommes nouveaux auraient à leur tour entre leurs mains le pouvoir de voler les richesses de la nation et d’en user à leur profit. » (p. 62). Et comme pour renforcer cela, l’image finale, celle qui donne son titre français au roman – une fleur belle et inexplicablement solitaire au milieu de cette inscription à l’arrière d’un autobus : l’âge d’or n’est pas pour demain – qu’on peut lire non seulement comme la métaphore ironique des vœux pieux de l’humain, mais aussi comme la possibilité d’un espoir, fût-il différé (not yet) au creux même du pessimisme suggéré par le titre original. Satiriste de talent, écrivain très discret retiré au Sénégal depuis des années, Ayi Kwei Armah est l’auteur de plusieurs romans qui, malheureusement, n’ont pas tous été traduits en français.

AYI KWEI ARMAH, L’âge d’or n’est pas pour demain. Traduit de l’anglais par Josette Mane, Paris, Présence Africaine, 1976, 19 € (chez http://www.soumbala.com) ; sinon, épuisé partout, raison pour laquelle je rêve de sa réédition!

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