L’homme qui aimait les feux d’artifice et détestait le jazz

Ribouem et l'ambassadeur GilmourToute sa vie Adorno a écrit sur la musique. Au fil des ans, ses avis ont  évolué sur certains sujets. Pas sur le jazz. On raconte, de lui, qu’il avait un goût immodéré pour les feux d’artifice… Étrange que cette prédilection ne l’ait pas amené à goûter les œuvres des musiciens de jazz qui ont «fait de l’éphémère leur condition». Mais il semble inutile de chercher des arguments qui auraient pu amener Adorno à changer son opinion. Si sa rencontre avec le jazz n’a pas eu lieu, c’est à cause de la fin de non-recevoir que le philosophe a constamment opposée. Et pour cause. Adorno reste sans doute le seul philosophe à avoir compris qu’accepter le jazz comme une expression artistique de plein droit exigeait une remise en cause radicale des catégories de l’esthétique. L’attitude qui consiste à refuser de prendre en considération les qualités propres d’une altérité au nom d’une conception que l’on n’énonce pas parce qu’on la tient pour universelle, les ethnologues la connaissent bien et elle a un nom: ethnocentrisme. C’est tout simplement l’ethnocentrisme esthétique d’Adorno qui l’a empêché toute sa vie d’entendre le jazz. On pourrait s’attendre à ce que le caractère impur du jazz vienne sauver la mise au maître de Francfort. Car le jazz n’est pas qu’altérité. Musique des descendants d’Africains déportés aux États-Unis, il appartient aussi à cette société-là, capitaliste et américaine – et l’internationalisation du jazz ne fait peut-être que suivre celle de ce modèle de société. Mais l’ethnocentrisme d’Adorno ne se manifeste pas tant dans le dédain à considérer le jazz comme la musique d’un autre que dans le refus de l’envisager comme une musique autre. Il préfererait de loin infliger à ses oreilles le folklore allemand que d’écouter cette musique autre qui se fait ici, c’est-à-dire dans sa société.

Mais est-il vraiment le seul à ne pas avoir compris cette musique? Chaque année, le 30 Avril, lorsque arrive la célébration de la journée internationale du jazz et que j’organise une soirée privée avec mes amis amateurs de cette musique, il s’en trouve pour ridiculiser la démarche et m’accuser d’aliénation. Comment peut-on être aliéné en retournant à ses propres racines disséminées à travers le monde? Le jazz est bel et bien une musique que l’Afrique a donné en héritage au monde. Le célébrer, c’est nous célébrer nous-même, se rappeler de notre force de pénétration culturelle malgré l’adversité historique. Ne soyons pas chagrins et intolérants au point de tout confondre. Cette musique a résisté au racisme et à l’esclavage, elle témoigne de notre traversée du monde, n’en déplaise à Adorno! Bonne semaine à vous.

2 thoughts on “L’homme qui aimait les feux d’artifice et détestait le jazz”

  1. Le jazz, qu’on l’accepte ou pas, reste une forme rebelle qui n’est que l’expression d’indomptabilité à la culture impérialiste. En même temps, le jazz est fécondé par la musique populaire américaine avant de jazzer tout l’univers pour de n’être que « toute la musique » selon Duke Elligton. Le jazz est notre apport à la fois rythmique et musical au monde. We are all jazzmen!

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