LE ROMAN ET LA FOI. Une interview de Gad Ami.

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La romancière togolaise Gad Ami, auteure du premier roman de la littérature féminine togolaise, Étrange héritage (1986), vit aux États-Unis depuis 2001. Un choix personnel qui a eu pour conséquence de l’éloigner de la scène littéraire togolaise. Dans les années 80, après le décès brutal de la sénégalaise Mariama Ba (1981) son nom circula aux côtés de ceux de Gisèle Hountondji, Tchotcho Ekué, comme faisant partie de la nouvelle relève littéraire. Nombreux sont ceux qui pensent qu’après Etrange héritage, elle n’a plus rien écrit. Coup de chance ou du destin !? Elle était de passage à Lomé en septembre 2018, et nous avons organisé ensemble avec elle un café littéraire dans la bibliothèque de quartier « Café Curieux » à Bé-Kpota, banlieue de Lomé. L’occasion était belle de discuter avec elle de toutes les questions soulevées par ce roman précurseur de l’écriture féministe au Togo. Elle a accepté de répondre aux questions de Kangni Alem et de Edem Latevi..

Bonjour Gad Ami ! Commençons par la fin de votre tout premier récit où votre héroïne Délali, après sa déception amoureuse laisse comme héritage, au fruit de cet amour fracassé, le récit de ce que fut sa vie. Que signifie ce geste testamentaire symbolique?

Gad Ami-Pour répondre à votre question, les gens croient habituellement que quand on parle de testament, il s’agit des biens matériels ou financiers. J’ai toujours pensé que les écrits restent pour la vie. Et si Délali donne ce texte en héritage, elle évite qu’on raconte des histoires à son fils. Ensuite je suis de ceux qui pensent que chaque génération doit laisser le récit de leur vie aux générations futures pour qu’elles évitent les travers de celles passées. La vraie vie est faite de hauts et de bas et c’est notre vie.

Vos thèmes abordés sont relatifs à l’amour mais on ne lit pas sous votre plume des histoires de contes de fées par exemple, plutôt des tragédies.

Gad Ami-Arriver à aimer, c’est commencer à savoir ce que veut dire souffrir. Il est bien vrai que tout le monde ne sait pas aimer. Le vrai amour est semblable à une rose avec des épines. C’est aussi cela la vie. Chacun doit  quêter l’amour car il existe, et ce serait triste de ne pas en avoir eu dans sa vie. Donc je recommande la persévérance pour ceux qui ne l’ont pas encore trouvé. Délali n’a connu qu’un seul amour dans sa vie, puis elle est devenue folle. Sa folie est comparable à la mort dans ce cas-ci. C’est dire que l’amour est unique et il n’y a pas de raison de vivre sans ce sentiment.

-Comment est né Étrange héritage ?

Gad Ami-Cela remonte à une époque où j’étais encore chez les sœurs à Atakpamé. J’aimais beaucoup la lecture et je me rappelle que nous avions au moins un roman à lire dans la semaine. Ce qui ne me suffisait pas. Je me débrouillais pour en avoir plus à lire. Il m’arrivait d’exercer mon imagination pour continuer les récits que je lisais au point où ce jeu a fini par devenir une habitude. Arrivée en France pour les études, j’ai eu le temps de digérer ces lectures et je me suis décidé à écrire un livre moi-même. Surtout que mes sœurs se moquaient de moi en m’appelant « écrivain public », j’ai voulu peut être leur prouver quelque chose… c’est comme cela que le texte Étrange héritagea vu le jour.

Quel accueil lui avait réservé le public ?

Gad Ami-C’était surprenant !  Pour moi c’était un jeu au début. Le directeur des éditions NEA était de passage à Paris, et après qu’il ait reçu et lu mon manuscrit, il m’a annoncé que mon texte avait été accepté mais il y a certainement beaucoup de choses à enlever. Je lui ai demandé pourquoi voudrait-il enlever des choses. C’est alors que je me suis rendu compte qu’il a cru être en face d’un texte autobiographique. Ce n’était pas le cas lui avais-je dit. Quelques temps après c’est une amie de ma mère qui l’a appelée pour l’informer que sa fille passait à la télé. Je crois qu’ils ont montré ma photo et ils ont parlé de la publication de mon premier roman. Il faut dire que j’ai toujours gardé les pieds sur terre. J’étais souvent surpris d’entendre crier « Gad Ami » à des endroits où je ne m’attendais pas à voir une connaissance ou une amie. En un mot je dirai que le livre a été aimé par le public et même longtemps après à sa parution.

Votre sentiment par rapport à vos paires ?

Gad Ami-Aujourd’hui je suis contente de savoir que d’autres femmes sont rentrées dans l’aventure de l’écriture aussi. Je suis partagée entre plusieurs activités et bien que j’aimerais écrire plus de livres, cela m’est un peu difficile. C’est toujours bien de savoir que mes semblables sont dans le métier. Cela m’encourage !

Vous avez dit que vous n’écrivez pas que des romans, qu’écrivez-vous d’autre ?

Gad Ami-Oui. A vrai dire, j’avais écris un texte qui a pour titre : Sans scrupule. Il a été refusé par les éditions NEA pour la simple raison que l’imaginaire que portait le récit n’était pas qu’africain. Au-delà des œuvres romanesques dont La croix de la mariée, j’ai écrit quelques essais religieux notamment L’esprit saint et la sorcellerie, Les us et coutumes pour l’Eglise, I am so proud to be catholic,  La puissance de l’esprit saint dans notre vie.

Vous avez parlé un peu pendant le café littéraire de votre second roman La croix de la mariée. C’est une œuvre qui n’a pas d’existence officielle. Cependant, Quelques exemplaires ont circulé sur le marché au Bénin.

Gad Ami-En effet, La croix de la mariéedevrait être publié aux éditions Flamboyants. Il s’est fait que l’éditeur et moi nous ne sommes pas entendu sur un certain nombre de points dont la première de couverture du roman. J’ai dû lui refuser la publication du texte. Cependant, comme vous le disiez, je crois qu’il en a vendu des exemplaires pendant un moment. Tout compte fait, le livre va paraitre bientôt au Togo et j’espère que les lecteurs togolais pourront enfin s’en procurer.

Vous avez porté vos réflexions sur la famille très souvent dans vos textes. Le triptyque époux-épouse-belle-mère vous évoque quoi comme réflexion, et pourquoi ?

Gad Ami-La belle-mère est celle qui crée souvent des problèmes à la mariée pour des raisons qu’elle seule connait.  C’est pour cela que je m’intéresse à ces trois protagonistes. Le beau-père peut être source d’ennui aussi. Mais je vois une action ponctuelle quand il s’agit du beau-père : je ne veux pas que tu épouses mon fils ou ma fille. C’est tout ! La belle-mère par contre se comporte comme une épine dans les pieds du couple. Et parfois elle n’a pas de raison. C’est pareil pour les tantes.

Comment est née La croix de mariée ?

Gad Ami-La mort du père de Bénita, l’héroïne, est une expérience douloureuse que j’ai peut être exorcisé. La perte de mon père reste toujours pour moi une blessure profonde. Cependant, c’est un texte loin de l’autobiographie. Mes principes transparaissent dans le texte.

S’il faut réécrire Etrange héritage, qu’est-ce qui peut changer dans le récit et pourquoi ?

Gad Ami-Je ne pense pas qu’il y aurait un changement. Les gens tombent amoureux de la même façon, aiment de la même façon, ont les mêmes problèmes.

Vous êtes profondément chrétienne catholique. Comment expliquez-vous le fait que Délali choisisse la sorcellerie pour dompter le cœur de son amoureux réticent ?

Gad Ami-En effet, je suis chrétienne catholique. Et j’assume ma foi chrétienne entièrement. Comme je le raconte dans le roman, les gens vont souvent chez les féticheurs pour leurs problèmes. Le plus souvent c’est des gens qui vont régulièrement à l’église ou qui ne sont pas chrétiens. Mais moi, j’ai choisi de montrer que cela n’est pas logique, en faisant tout pour que Délali ne réussisse pas dans son projet occulte. Les diacres ou les personnes qui ont une grande responsabilité dans l’église se retrouvent à faire du syncrétisme quand vient une maladie ou toutes sortes d’ennuis. Si Délali n’a pas réussi c’est pour exprimer ma foi. Si la sortie de La croix de la mariéea connu des difficultés, c’est aussi dû en partie à des questions de convenances religieuses. La première de couverture portait une image que je juge un peu sectaire. Je n’ai pas voulu créer d’ambigüité dans la tête de mes lecteurs. Je tiens beaucoup à ma foi chrétienne.

Saviez-vous qu’une maison d’édition sérieuse vous aurait refusé ce caprice pour cette question de la première de couverture parce que cela relève du domaine du marketing et c’est donc l’apanage de l’éditeur ?

Gad Ami-Alors je crois que je serai parti aussi. J’accepte de partir avec mes manuscrits.

Pourquoi vous ne faites pas de l’auto-édition alors ?

Gad Ami-Si j’ai les moyens, je le ferai. C’est vrai qu’avec NEA, le directeur n’avait pas demandé mon avis pour la couverture d’Etrange héritage.

Il y a des qui veulent continuer à vous lire. Dites-nous si vous pensez à vos lecteurs ou si vos principes passent avant eux.

Gad Ami-Je suis réconfortée de savoir que les gens veulent me lire. Et j’éprouve du plaisir à écrire parce qu’il m’arrive de passer des nuits entières pour le faire. Je suis contente à chaque fois que je finis d’écrire. Mais c’est pour les lecteurs, donc je ne peux pas dire que mes principes passent avant eux. Je suis inspirée par tous ce qui m’arrive au sein de la société.

Comment vous vous définissez ? Gad Ami c’est qui ? Féministe ?

Gad Ami-Je suis une libérale. Libérale avec des principes, mais libérale. Ces principes font de moi ce que je suis : Gad Ami. Je garde ma foi, je fais ce que crois bon de faire. Je ne voudrais pas déplaire à mon Dieu. Peut être conservatrice aussi, par rapport à ma foi religieuse. Je ne revendique aucune part de féminisme. Il faut donner à l’homme sa place.

K A-Pouvons-nous espérer lire Etrange héritage et La croix de la mariée bientôt ?

Gad Ami- Très bientôt. Je suis en contact avec les éditions Haho à Lomé pour leur réédition.

Gad Ami Merci !

Gad Ami- C’est moi qui vous remercie.

Propos recueillis par Kangni Alem (Université de Lomé) et Edem Kodjo Latevi (Université Senghor d’Alexandrie). Lomé, Septembre 2018.

6 thoughts on “LE ROMAN ET LA FOI. Une interview de Gad Ami.”

  1. Félicitations ma sœur. Tu réhausses notre nom. Que tes écrits gravent à jamais tout une génération. GAD Isabelle

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