Le laboratoire littéraire de Timba Bema

labo-cafeimages.jpgLa vie vaut la peine, parfois d’être vécue. Rien que pour les vacances. Aller mater sur la plage les belles lectrices de romans. Je vous vois venir. Et puis, retrouver des amis de plus de 10 ans Ousmane, Bernard, Jacomin), pour d’interminables soirées de scrabble, le pied. Puis on a le courage un matin, de passer au cyber, et là, Timba vous a écrit, vous proposant un texte pour votre labo. On se dit, oui, ça sert à cela aussi un blog, faire lire la prose des autres. Merci Timba. Bonne lecture à tous, à toutes, vive les vacances! (K.A)

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labo-cafeimages.jpgLes petits trains rouges

Bruxelles — Karl Van der Mergheen

venait juste de s’installer dans le siège

77B du compartiment central de la

voiture presque vide du rapide

de 12H06 pour Oostende

(…) je n’ai jamais cru aux diseuses de bonne aventure et encore moins aux faux parleurs du même genre, mais je dois accepter que ça m’est tombé dessus sans crier gare, au bon moment, s’entend celui où je m’y attendais le moins, puisque je ne faisais que marcher, sortit plus tôt que prévu de mon dixième entretien d’embauche du mois, opérateur funéraire dans une compagnie de pompes funèbres, et dire que j’en suis arrivé là après avoir raté toutes les offres disons normales, j’étais donc en quelque sorte obligé de prendre le premier boulot qui me tomberait sous la main, façon de parler, au risque de perdre mes droits au chômage, et ça c’est pas bon, du tout du tout, m’avait prévenu la dame de l’Office, le sourire crispé, un peu comme cette autre qui venait en face de moi, tailleur strict et cheveux au vent, avenue des Arts, je marchais au calme à l’ombre des buildings aux vitres teintées, mon attaché-case bien empoigné, et je venais de desserrer le noeud Cavendish de ma cravate à pois lorsque soudain, sans rien voir venir, tu crois vraiment, déboula devant moi une femme empotée drapée d’une longue jupe noire à volants surmontée d’un tablier à guirlandes froufroutantes coulant de la taille jusqu’aux chevilles, un foulard blanc immaculé couvrait sa tête à hauteur des sourcils, une femme délurée pensai-je alors, avec un regard immobile de braise et de malice, sans doute accentué par le surlignage de ses cils au crayon noir, et je supposai aussitôt une tzigane, et dire Karl que tu ne te trompais pas, c’était bien une tzigane, c’est-à-dire la possibilité théorique d’une entourloupette, oui Karl, très cher, tzigane = entourloupette, mais à peine me repris-je de la surprise créée par cette quasi apparition qu’elle me tomba dans les bras et se mit à hurler, les passants impassibles, indifférents, la femme en tailleur au loin, les cheveux fondus dans le vent, et la voix qui m’alerta, j’ai vu en vous mon bon ami lança t-elle, j’ai vu en vous, vous êtes chômeur n’est-ce pas, ne dites surtout pas le contraire, je la regardai les yeux écarquillés, il fallait que ça t’arrive à toi me dis-je, osant à peine répondre je fleurais déjà le sale coup, mais dans cette meute indifférente de faiseurs de chiffres et de pas tout autour, aucun regard oblique ou déporté, aucune mimique simiesque ne trahissait une quelconque complicité malgré mon zieu-ta-ge insistant, et je compris que s’en était fait pour moi, la belle excuse Karl, pourtant je ne pouvais plus me départir d’elle, happé sans nul doute par une curiosité malsaine, et la femme, appuyant un sourire narquois, me tira vers le vestibule d’un des buildings à proximité, puis me révéla qu’elle sait mon nom, je ne pus que soupirer lorsque je l’entendis siffloter entre ses dents jaunes et ravinées, et cela éventa en moi tout soupçon d’orgueil, je n’avais rien à perdre, ni rien à gagner non plus, alors rien ne m’empêchait de rester et d’écouter, histoire de rire à la gueule de la grisaille galopante, lorsque la femme me dit qu’elle voit pour moi une grande chose, imprécise mais elle voit, un train vers Oostende, un train dans lequel m’attend quelque chose, la plus grande surprise de ma vie, que pour rien au monde je ne devrais rater ça, elle a dit pour rien au monde, qu’est-ce qu’elle connaît des priorités du monde cette grue, j’aurais dû le lui dire, droit dans les yeux, et peut-être elle m’aurait laissé tranquille, au lieu de cela je l’écoutais me prévenir, interloqué par ma passivité, que c’est aujourd’hui ou jamais, des (insanités) j’avais pensé, et tu as osé par la suite lui demander ce qui t’attend, et elle te l’a dit non sans appuyer un air quêtant quelque lueur dans le gris là-haut, qu’elle voit Rouge, puis elle te rassura aussitôt que c’est rien de bien grave lorsqu’elle te vit sursauter, pas de danger ajouta t-elle, c’est Rouge, un point c’est tout, attention Rouge dans le train, je suis défait, ce sont des sornettes je n’arrêtai de me dire, dans un autre contexte, comme par exemple avec mes potes de la bande à Freddo, Freddo Caspinieri, je ne lui aurais même pas laisser le temps de servir sa sauce, je l’aurais rabrouée, sûr que Freddo ce serait aussi bien amusé, et pour m’en débarrasser sans fracas je lui tendis quelques piécettes, pensant à toute la comédie qu’elle dût joué pour tirer des miettes, mais à ma grande surprise la bonne femme refusa d’un signe (vif) de la tête, mais dis Karl que tu pensais qu’elle voulait te flouer, non je ne dirais pas les choses comme ça, d’ailleurs je fais très peu confiance à mes intuitions, parles pour toi Karl ou alors penses, et je lui présentai donc un billet, dix zeu-ros d’un blé maudit, et là aussi elle refusa d’un signe énergique, la mine dessinant la déception, puis elle laissa tomber les épaules et me dit qu’elle n’est pas comme ça, je ne sais plus à quoi j’ai pensé sur moment mais tant mieux que je m’en souvienne plus, ce n’est pour de l’argent qu’elle m’a dit ça, il faut que je la crois, et pitain di pistournelles comme dit Freddo, que je l’ai cru comme un mouton, la preuve, me voici assis dans ce train, quelques têtes en vue dans le compartiment silence, sinon rien à signaler pour le moment, et aussi, j’oublie, l’empotée qui dit avant de me quitter, me prenant presque dans la chaleur de ses vêtements exhalant une odeur forte de naphtaline, et j’ai alors pensé qu’elle se conserve à la naphtaline, écrasant par la même occasion un sourire en coin vite amortit lorsqu’elle m’a soufflé que j’ai rendez-vous avec Rouge, Rojo tú conoces eso, peux pas dire l’heure, les signes ne sont pas aussi précis que ça, mais c’est avant la nuit, puis elle s’est engouffrée dans la bouche du métro Arts-Loi et mon premier réflexe fut alors de vérifier que mon billet de dix était encore dans ma poche, et voici et voilà, je suis dans le rapide pour Oostende, douze heures quinze à ma montre… j’ai rendez-vous avec Rouge…

Ghent ? entrée en gare, le train ralentit

le cadran de la tour de l’horloge

couleur brique de terre rouge

en vue, la façade du quai

délavée et moisie

(…) j’ai pensé c’est sale et triste, fermes les yeux sur tout ça, lorsque la voix d’enceinte alerta, deux minutes d’arrêt mesdames et messieurs, je me tassai contre la fenêtre tiède, devinant l’empressement des passagers à quai, et me redressai lorsque j’entendis les craquements d’une colonie de jeunes touristes allemands, fiers comme des perroquets sortis de cage, et je pensai à la tzigane, je l’avais oublié celle-là, et après le passage des allemands pour le fond du wagon où ils prirent place, je fus foudroyé des yeux d’un vert timide qui regardaient chaque fois un calepin en cuir rouge puis dans ma direction et se décidèrent d’avancer d’un pas incertain, elle portait un paletot en velours rouge, le cheveu auburn coulant et lisse, sans fard ni mascara, des lèvres gonflées comme un fruit mûr de jujubier, et ses joues roses qu’elle me tendit lorsque parvenue à ma hauteur, c’est bien toi fit-elle en s’asseyant dans le siège en face sans attendre ma réponse, je cachai ma surprise par un sourire rond de circonstance, elle me regardait à peine, puis dit que c’est pénible pour elle de se mettre en face moi, je lui proposai alors, tâtant le siège à côté, de s’installer plutôt là, elle obtempéra sans ciller, rangea son cuir dans le sac à main, croisa et décroisa ses mains humides puis les frotta l’une à l’autre, elle ne portait pas de vernis à ongles ni de bagues, tout ce que je déteste voir chez une femme, et ému, car il faut dire que tu étais ému, je décidai de jouer le jeu, avec tact et finesse, alors je m’enquis du cours de ses jours, de ses petites occupations secrètes, en apparence mes mots eurent de l’impact puisqu’elle sursauta, et parant au plus pressé elle me dit que c’est la première fois qu’elle fait ça, je secouai la tête et répondis que moi aussi, tu sais Internet, le filet ou la toile si tu veux, poursuivit-elle, les rencontres du genre m’ont toujours fait peur, mais avec toi c’est différent, je t’ai senti patient, modéré, élégant, enfin tu me comprends, et te voir là maintenant en costume, je l’avais oublié ce costume à rayures, c’est plutôt classe, enfin, tu vois, et ton nom dis-moi, Gustaaf_1978, ou Gustaaf tout court, c’est ton nom ou alors un pseudo, et je lui dis que c’est un pseudo, Karl est mon vrai nom, alors je l’entendis souffler, souffla t-elle de dépit ou de bonheur, je n’osai la regarder pour m’en assurer, et toi c’est vraiment ton nom, elle émit un oui félin, puis ajouta qu’elle préfère que ça reste ainsi, Schöner_Götterfunken, Belle étincelle des dieux, elle l’a trouvé dans un poème de Schiller, Ode an die Freude, ça lui a plu et elle l’a adopté, alors, ne pouvant pas me retenir, mais aussi, faisant attention de ne pas commettre de bourde, je lui dis que le paletot rouge est une bonne idée, et elle sourit, enfin je l’ai senti sourire, puis elle a appuyé que ça marche à tous les coups, et aussi qu’elle est excitée, que je dois la comprendre, elle n’est pas une fille de sale vie mais elle a ses fantasmes, dont celui de faire ça dans un train avec un inconnu, puis elle se corrigea, pas tout à fait un inconnu puisqu’elle sait maintenant que je m’appelle Karl, et là j’ai tout compris, la folle, elle a négocié une passe sur la toile, ou le filet comme son lapsus le lui dire, je suis confus, c’était donc ça mon soi-disant rendez-vous avec Rouge, les chevaux de la colère me convoyaient, mais j’essayai de me contenir, Karl tu restes calme, très cher, puis je fourrai ma main dans la sienne question de la rassurer de mes intentions, et elle se détendit, me dit qu’elle a chaud, je l’aidai à enlever son paletot que je tins sur mes cuisses, la main caressant le velours soyeux, et là me vint l’idée, si elle a chaud je vais lui proposer d’aller prendre à boire au wagon resto, je lui demandai ce qu’elle prend, un soda light fit-elle, des scrupules pour son poids la folle, je me levai, mon attaché-case à la main, un sourire en coin, et je fuis cette Rouge en chaleur…

En traversant Landegem ? deux arcs d’acier

tendus sur la Dérivation de la Lys Puante

sinon rien, rien d’autre à voir

que du vert et

du gris

(…) je marchai vers les premières classes, parvenu au vestibule, la porte coulissa, contrôle des tickets, une femme en tailleur grossier, à son approche je remarquai son fez à crête rouge écarlate et à mèche brune, je me dis et si c’est elle Rouge, puis soudain je me trouvai ridicule de penser que Rouge devrait s’incarner en femme, Rouge féminin, que ton cou est pâle, et tes mains étranges, Rouge ? Femme, tiens-le en mémoire Karl, et alors que je lui tendais mon ticket, je levai les yeux par la même occasion sur sa coiffe d’où débordaient ses cheveux gras et ondulés, elle me remercia d’un sourire sans autres, je me méprends sur ce plissement de joues, il n’y a rien à attendre d’une telle bouche, d’une telle expression de la bouche pour délier un simple merci, et je me dis c’est foutu l’innocence, je vis un monde mit sous vide, pourquoi vide d’ailleurs, je m’interroge encore, et ce sourire-là aussi me parut la plus belle victoire du commerce… le saint commerce des âmes… j’y ai pensé sans raison apparente lorsqu’elle me traversa…

Près de Oostkamp — un champ de froment

étalé tel le corps d’un océan assoupi

des roselins cramoisis, peut-être

voltigent parmi les épis dorés

et les pales des éoliennes

(…) que c’est calme par ici, alors je m’installai au pif près de la fenêtre, en face un homme dans la cinquantaine, sévère, tenait un caniche dans sa fourre, excité le toutou par je ne sais quoi, peut-être ma présence, et alors que du coin de l’œil je suivais les éclats de son poil en pétard, pensant que son maître prends bien soin de lui, un geste brusque du museau me fit découvrir ses barrettes à motif fleurs rouges, tu peux quand même le dire Karl, même si tu n’aimes pas les chiens, et j’ai pensé Rouge, des coquelicots, je ne parvins pas à distinguer, Rouge c’est quand même pas un animal, dis Karl, puis j’éclatai d’un rire sonore, et l’homme sévère me sourit avec insistance…

Arrêt à Brugge

(…) deux minutes d’arrêt annonça la voix, et là je fus secoué, je réalisai que j’allais vers Oostende, ma ville de naissance, mes amis et mes parents maintenant oubliés, elle a dû bien vieillir mère… qu’est-ce qui t’a prit de te mettre dans un bourbier pareil Karl, et à cet instant le sel de cette terre infiniment plate me monta à la tête, je pense que je me suis endormi…

Gare d’Oostende ? salle des pas perdus,

(…) toute cette (histoire) n’a t-elle pas pour but que de m’inciter à retourner voir mes parents, ils seraient bien contents de me voir dans cet état, ils m’en veulent toujours d’être parti, et revenir à eux serait une perche tendue aux reproches, une façon de me faire comprendre que j’ai eu tort de couper les liens, (pouah !) je n’irai pas, c’est décidé, (l’histoire) se termine ici, il faut que j’achète un ticket pour Bruxelles, ça m’apprendra d’écouter les faux parleurs, les serpents à langue de miel, je décide, je rentre, un tour chez l’épicier congolais du quartier et je me mets devant la télé, les sottises parfois ça permet d’oublier, la tête dans les mains, le marbre du sol dans la tête, soudain vint s’arrêter près de moi un petit train rouge, la locomotive et les trois wagons, qu’est-ce que c’est je me demandai alors, lorsque j’entendis une voix féminine, mais je t’ai déjà dit Johan de faire attention avec tes trains, maintenant tu vas t’excuser auprès du monsieur et demander à reprendre ton jouet, je souris d’entendre dire cela, une pas capable de le tenir comme il faut et qui joue maintenant à la folcoche, des baskets crissèrent, puis une main s’appuya sur mon genou et l’autre fouilla mon menton, je me relevai, Johan et moi les yeux dans les yeux, et là il ne dit rien, ramassa son petit train et me tendit les bras, ses deux petits trains rouges dans les mains, je le pris sur mes genoux, la femme accourut aussitôt, la mère je supposai à son affolement, à sa surprise, à sa mine dénouée lorsque sa silhouette s’éclaircit à ma vue, elle dit c’est bien toi Karl, je dis oui c’est moi, et bon, Johan, c’est mon… oui c’est ton… mais je suis gênée Karl, tu vois, le temps… ne parle pas, ne parle plus… je sus alors, c’était Rouge, le rendez-vous avec Rouge, les petits trains rouges de Johan, et j’eus une pensée amicale pour la tzigane aux yeux de braise…

© Timba Bema, Juin 2007

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