Esclaves: entre fiction et réalité

jmathewsDepuis la sortie de mon roman Esclaves (JCLattès, mai 2009), beaucoup d’amis me demandent quel est la part du réel et la part de fiction dans ce récit. Je réponds, sans peine, que beaucoup de détails sont vérifiables, car datés historiquement. Par exemple, l’allusion au fameux négrier dont Francisco Chacha de Souza était le propriétaire. Sur sa destinée, voici une version dont je me suis inspiré, en partie…

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http://www.museum.wa.gov.au/collections/maritime/march/treasures/matthews.html#wrecksite

Et voici l’histoire du brigantin de Chacha, vue sous l’angle de la « fiction historique ». Bonne lecture!
Extrait du roman Esclaves (JC LATTES, 2009)

Prologue, 1841 : en route vers l’Australie

Le ciel, par-dessus la voilure, sombre comme le ventre d’un four à l’abandon. Mer cambrée. Lune voilée. Brumes et fraîcheur du noroît. 5h20. Au large du Cap des Aiguilles, le capitaine Lewitt Shephard remonta ses bretelles d’un coup sec dans le dos et toucha du bois. Le plancher du James Matthew, un brick de cent sept tonnes enregistré à Londres où il en avait pris le commandement, craquait de toutes parts. Sous la coque du bateau, l’océan pulsait, son cœur roulis chargé de grumeaux.
Irrésistible, l’onde de marée remonte le long des mâts gréés avant d’aller claquer les voiles carrées. Les quinze marins étaient à la manœuvre, les gestes fébriles mais précis. Contraste, au regard de l’activité qui régnait encore il y a peu sur le pont durant les heures précédant le grain. Seuls dormaient encore à l’heure de la tourmente – comment s’y prenaient-ils ? -, les trois passagers embarqués à bord au départ de Londres. Trois bouilles de luxe qui auraient dépareillé sur cet ancien navire négrier s’ils n’avaient été les commanditaires de l’expédition : Sir Stephan Brickshaw l’ennobli, Font Deere le Texan, et le très chtonien Fortuleza Barbarossa, l’inénarrable Portugais à la moustache en forme de brosse, et dont les habits sentaient perpétuellement le mauvais tabac de Bahia. La veille, à l’escale de Cape Town, et pour conjurer – qui sait ? – l’angoisse d’avoir à passer la houle imprévisible des Quarantièmes Rugissants, le trio s’était saoulé au gin comme des émeutiers vulgaires fêtant quelque victoire sur la maréchaussée, avant de se lâcher finalement, et de se mettre à danser en miaulant Strip-Me-Naked. L’influence sans doute de Sir Brickshaw, dont le vernis nobiliaire craquelait en certaines occasions, exhibant au grand jour son extraction grossière : son aïeul, en effet, un maçon du Berkshire, avait été ennobli au siècle précédent grâce à des services rendus à un Lord qui l’employait.
Le capitaine avait fait la connaissance de ses trois passagers, le soir du 15 décembre 1841, à la taverne McDonagh’s, au 22 Quay Street à Galway, en Irlande. Il venait d’écluser sa huitième pinte de Porter, lorsque le capitaine Warneck, un Français bourru mais généreux, avait attiré son attention sur les trois hommes attablés sous la voûte centrale incrustée de coquillages géants. Des hommes d’affaire, lui avait-il expliqué, à la recherche d’un équipage et d’un commandant pour conduire jusqu’en Australie la cargaison entassée dans le ventre du James Matthew, sept mille tuiles de construction, du matériel agricole et des marchandises diverses. Une bonne affaire, avait insisté le Français, seulement lui-même ne voulait pas s’en saisir, à cause, murmura-t-il à l’oreille de l’Irlandais, de la malédiction qui pesait sur le bateau que ces riches hommes d’affaires avaient jugé bon d’affréter.
Le capitaine Shephard sourit puis commanda sa neuvième pinte de bière, avant de se lever, tanguant à peine, et se diriger vers les trois hommes pour leur proposer son service. Warneck aimait se faire peur, mais surtout cela faisait longtemps qu’il n’avait plus navigué, et la perspective d’affronter la route maritime qui menait vers l’Australie devait plus annihiler sa volonté que les histoires qui se racontaient à propos du James Matthew. Shephard lui savait que n’eût été son expérience de la traversée des mers de ces contrées, ses richissimes clients, en même temps que ses patrons, n’eussent pas pris l’initiative de l’embaucher ce soir du 15 décembre 1841.
Naviguer dans l’océan Indien n’avait jamais été une promenade de santé. Et l’Irlandais avait déjà tout connu, ou presque, des calamités d’une équipée maritime. Avaries, échouages, risques politiques, guerres, mutineries, pirateries, sans compter parfois l’insupportable violence des éléments, laquelle mettait à rude épreuve le dévouement extrême des uns et des autres. Conduire sa route hors des eaux menant vers le Pacifique sud, un programme qui alterne le bon sens marin et un imaginaire autrement plus costaud que celui des navires hantés.
« Vous n’y croyez donc pas à la malédiction du James Matthew, lui avait demandé Sir Stephan Brickshaw ?
– Pas plus qu’au monstre du Loch Ness, avait rétorqué, un brin bravache, le capitaine, navigateur désoeuvré en quête de contrat. »
Sur la table devant lui, Sir Brickshaw avait étalé plusieurs pièces en or, pendant qu’il lui racontait ce qu’il savait de la malédiction du bateau que lui et ses associés avaient loué à un armateur de Londres.
« On dit tellement de choses à propos de ce bateau… marins, commandants, tous ceux qui ont navigué à son bord ont quelque anecdote à raconter. Même l’armateur a tenté de nous dissuader. Trop risqué, avait-il prétendu. D’abord, cela faisait une vingtaine d’années que le bâtiment n’avait pas pris la mer, ayant failli sombrer corps et biens lors de sa dernière traversée en 1818, au large de l’île de la Dominique dans les Caraïbes. Ensuite, aux événements étranges qui se seraient déroulés à son bord, nul n’a jamais su trouver des explications franches. Toujours est-il que même remisé dans un coin du port, le James Matthew continue d’intriguer. Certains racontent qu’on y entend parfois des plaintes sourdre de la coque, et des pleurs d’humains sortir des profondeurs de sa cale. J’y suis descendu, avec mes associés ici présents, je n’ai rien entendu, j’ai juste été sensible au volume de l’espace, assez vaste pour contenir sept mille tuiles de construction, excusez-moi mais les affaires sont les affaires ! En remontant sur le pont, il est vrai, Barbarossa a trébuché. En soi ceci aurait pu passer inaperçu, sauf que… non, broutilles. »
Fortuleza Barbarossa fit un rictus, comme s’il avait avalé de travers la fumée de sa pipe, qu’il bourra à la va-vite en puisant dans la tabatière posée devant lui, un coffret en bronze décoré de têtes de nègre, les feuilles séchées du tabac de Bahia qu’il se faisait livrer régulièrement. Font Deere n’avait d’yeux que pour les volutes de fumée, lesquelles semblaient quitter à regret la bouche rose du Portugais, une bouche s’ouvrant et se refermant mécaniquement comme celle d’un moorishi captif, les piquant de la moustache faisant office de nageoires, et ses habits bigarrés imitant la vêture zébrée du poisson.
De ses deux autres associés, le Texan se sentait différent. Pas plus que la noblesse achetée de Sir Brickshaw, la fortune au Brésil des ancêtres Barbarossa ne l’impressionnait outre mesure. Lui n’avait pas hérité des privilèges de sa famille, mais des fruits de son labeur personnel, résultat de la pertinence de ses idées.
Quand, à dix sept ans, il avait vu son père devenir morose du jour au lendemain, et la propriété se vider de ses esclaves achetés à prix d’or, il avait eu le pressentiment qu’une page glorieuse de la culture du coton était en train de se tourner, à moins que tous les Texans réunis, alliés aux autres États du Sud, ne se révoltent contre les idées abolitionnistes des Nordistes, assassinant Lincoln, Abraham de son prénom, patriarche idéaliste puant et répugnant que l’on disait aimer les négresses et détester le libre-échange.
Les temps changeaient, et lui aussi, à la différence de son père. L’Australie l’attirait. Des amis de son père, de retour de Fremantle, décrivaient au souper la prospérité de ses six colonies, sous la houlette d’anciens bagnards de la Couronne devenus maîtres et dieux sur la terre des australoïdes mangeurs de kangourou. La bouche bée, la cuillère suspendue, il imaginait la ruée des orpailleurs vers la Gold Coast de Brisbane, les beaux champs de blé poussant aux portes du Great Sandy Desert, témoins verdoyants de la victoire de l’esprit technique de l’humain sur les contraintes naturelles, la plaine de Nullarbor couverte de moutons mérinos, plus rentables et dociles que n’importe lequel des esclaves de son père.
Ah, ces esclaves, engeance ingrate et sans avenir, faible et déracinée, dont l’extinction définitive ne devrait plus tarder, puisque même dans les États du Nord où les nègres fuyaient, il y avait les allumés du Ku Klux Klan, un mouvement hostile à leur intégration, qui couraient le pays la nuit pour les brûler, les pendre ou les violer. Il lui fallait partir vers l’Australie, s’éloigner des affaires en déclin de son père, devenir entrepreneur, et trouver des associés dans la vieille Europe, elle aussi gagnée par ces stupides idées d’Abolition de l’esclavage.
Posséder un esclave n’était plus un investissement rentable, puisque même les leaders de son pays s’abêtissaient à devenir les défenseurs de ces choses à la peau noire comme l’intérieur du cul de Judas.
En 1839, il était à Londres quand il apprit l’humiliation infligée à son pays par John Quincy Adams. Loin des rodomontades du naïf Lincoln, le faux patriarche, le geste d’Adams, ancien président qu’il respectait plus que tout autre, allait renforcer sa détermination à couper les ponts, à jamais, avec la patrie traître.
Des nègres criminels, emportés vers Cuba et le Brésil, avaient occis, en plein océan, vingt six marins blancs ainsi que le capitaine du schooner Amistad, avant de s’échouer sur les côtes américaines et d’être capturés par la marine. Et au lieu de les faire vendre à l’encan, des juges de son pays avaient osé envoyer les criminels, soutenus par des religieux dégénérés, devant les tribunaux. Et depuis deux ans, les minutes de leur procès remplissaient les pages des journaux ; depuis septembre 1840, John Quincy Adams en personne se mêlait de défendre la cause des assassins noirs devant la Cour Suprême de son pays. Quelle déchéance !
Barbarossa poussa vers un Font Deere soucieux, le plat de homards que le serveur venait de déposer sur la table. Le fumet des crustacés ramena le Texan sur terre. Il sourit à Shephard et remercia le Portugais. Malgré ses réserves contre ce dernier, il y avait une chose que Font Deere lui reconnaissait : la mésaventure survenue lors de l’inspection des cales du James Matthew n’avait pas entamé les velléités de négociant du Portugais. Car, et Font Deere frémit en y repensant, il s’était réellement passé quelque chose dans ce vieux brick de sept cent tonnes, que même un esprit aussi rationnel que le sien ne saurait expliquer.
« Servez-vous, capitaine, reprit Sir Stephan Brickshaw ! Le James Matthew est un bateau à l’histoire bien mouvementée. Au départ, c’était un navire négrier qui faisait son commerce à travers l’Atlantique sous un nom presque innocent, le Don Francisco ; il appartenait alors à un négociant portugais, un certain Francisco Felis de Souza, aventurier aux dents longues installé à Wijda, sur la Côte des Esclaves, lequel de Souza avait continué à pratiquer son commerce illégalement, malgré l’abolition de la traite. En 1818, au large de l’île caribéenne de La Dominique, le Don Francisco fut arraisonné par les officiers de sa Royale Majesté, avec dans ses cales une cargaison de quatre cents trente trois esclaves raflés en Afrique. Selon la procédure habituelle, le navire aurait dû être conduit à Freetown en Sierra Leone pour y être condamné et détruit, mais la marine anglaise, occupée à traquer au large de Cuba d’autres trafics clandestins préféra confier le bâtiment capturé et les esclaves libérés aux autorités de l’île. Erreur, car la corruption de l’administration chargée de faire respecter l’Abolition sur l’île était telle que bientôt, le Don Francisco fut vendu, nul ne sait dans quelles conditions, et reprit la mer sous le nom de James Matthew, avec dans ses cales les mêmes esclaves libérés par les Anglais. Une partie de cette cargaison atteindra Cuba et le Brésil. Pendant la traversée, dit-on, un des esclaves que l’on suppose être un prêtre d’une religion obscure nommée Vodoun, aurait provoqué la furie des éléments et jeté un sort au bateau. Les marins l’auraient entendu se lamenter ou chanter toute une nuit dans la cale, puis le ciel se serait couvert avant que ne surgisse de l’océan un promontoire rocheux qui abîma salement la coque du navire. Ils durent bâillonner l’homme, avant que le calme ne revînt. Mais nul ne sait par quel prodige le fond de la cale fendu par les rochers s’était refermé tout seul ; la seule certitude qu’il s’était passé quelque chose, c’est que le nombre d’esclaves avait diminué, comme si une grande partie de la cargaison avait été avalée par la mer. L’homme aurait ensuite été déporté au Brésil, mais sa malédiction pèserait encore sur le James Matthew.»
Visiblement, le manège de Sir Brickshaw impressionnait le capitaine plus que ses légendes. Les doigts de l’homme n’avaient cessé de pétrir les pièces en or disposées devant lui en quinconce. Juste au moment où il s’arrêta de raconter, il fit glisser vers Shephard celle qui allait se révéler la pièce maîtresse de son dispositif, et la plus rare. Il l’avait choisi à bon escient, ce noble d’or à la rose, monnaie frappée au quinzième siècle et conservée par sa famille comme un témoin brûlant de la période dite de la Guerre des Roses, laquelle vit se succéder sur le trône d’Angleterre Henry VI, Edouard IV, Richard III, et l’assassin de ce dernier, Henry Tudor. Shephard scruta la pièce que Brickshaw avait fait rouler jusqu’à lui. Cantonnée de quatre léopards couronnés, elle portait au verso une croix feuillue rayonnante en son cœur et contenant elle-même une rose à cinq pétales.
« Sauf votre respect, Sir, osa le capitaine Lewitt Shephard, vous n’y croyez pas à ces légendes ?
– Personnellement, répondit le noble, j’ai mon opinion. Mais si ce n’était qu’une légende, cette histoire, expliquez-moi pourquoi personne ne veut conduire ce navire, pourquoi même le capitaine Warneck, vieux loup des mers, n’est-ce pas, refuse le contrat généreux que nous lui offrons, et surtout pourquoi notre associé Barbarossa s’est retrouvé avec des habits mouillés dans une cale sèche ! Pendant un court instant, nous l’avons vu dans la pénombre, Font Deere et moi-même, disparaître par l’écoutille et réapparaître couvert d’eau des pieds à la tête, comme s’il avait creusé la cale et avait plongé dans l’eau du port. Allons au but, capitaine ! Vous tenez là entre vos doigts une pièce porte-bonheur. Elle fut offerte à mon aïeul par un bienfaiteur puissant, et notre famille l’a conservée parce qu’elle a sauvé la vie de l’aïeul lors d’un duel au pistolet. Encore une légende, allez-vous me dire, n’est-ce pas ? »
Shephard sourit, las de disputer des croyances. Les pauvres empochent leur sou sans regarder le métal dont il est fait, pensa-t-il, et il avait besoin de sous pour préparer sa retraite loin des mers du globe.
Trois jours plus tard, aux commandes du James Matthew, il cinglait toutes voiles dehors vers la bonne terre d’Australie, avec les quinze marins tous recrutés à la taverne McDonagh’s, 22 Quay Street à Galway. Séché par le temps passé en cale sèche, le bois du navire avait retrouvé son étanchéité et sa souplesse grâce à un étoupage sérieux, effectué avec un mélange de chanvre et de poix.

*
Le ciel, par-dessus la voilure, sombre comme l’intérieur d’un four à l’abandon. Il avait d’abord cru que ses passagers de luxe dormaient dans leurs cabines. Aussi fut-il surpris d’entendre crier son nom au milieu de la tourmente du Cap des Aiguilles.
« Capitaine, c’est quoi ce tintamarre ?
– Oh, Monsieur, ce n’est rien. Qu’une douche. Assez fréquent dans ces parages-ci. Si vous voulez bien vous mettre au sec. Ça va passer.
– Une douche ? Exactement ce qu’il me faut, capitaine. Passez-moi le savon et la brosse, et qu’on m’installe le baquet sur le pont ! »
Fracas des vagues s’engouffrant dans les bouches à canons désaffectés et balayant le pont en s’infiltrant partout. Il avait parlé trop tôt, le capitaine Lewitt Shephard, et s’en serait presque mordu la langue de regret. L’inévitable Fortuleza Barbarossa qu’il croyait en train de dormir dans sa cabine venait de prendre la décision la plus farfelue à laquelle le capitaine ait jamais eu à faire durant ses trente deux ans de navigation maritime : faire sa toilette en pleine tempête, au sud du quarantième parallèle, alors même que l’humidité soudaine qu’il sentait infiltrer ses narines n’augurait autre chose que l’approche des célèbres Quarantièmes Rugissants !
Comment lui expliquer, à ce Portugais riche mais inconscient, qu’une fois qu’il ne sera plus en mouvement au fond de son baquet, lui et ce stupide objet risquaient de devenir un poids mort que les vents emporteront ? On ne résiste pas aux riches, soupira Shephard, mais il est possible de tenter de les sauver contre eux-mêmes. Il fit fixer le baquet par une chaîne de poulie au poteau du mât central, et aida lui-même le Portugais à s’y installer, vêtu de son pyjama de douche.
Secoué de toutes parts, le baquet se renversa ; Barbarossa s’y accrocha de toutes ses forces, les pieds serrés autour du poteau. Une vague vrilla, immense comme une cathédrale, vers les nuages puis manqua de s’abattre sur le bateau. L’onde de choc contre la coque arracha le baquet des mains de Barbarossa et le fit rebondir plusieurs fois. L’homme guetta une accalmie et se réinstalla dans son baquet. La brosse à manche avait été emportée, mais pas le savon, qu’il tenait fermement dans son poing serré. Il s’en frotta les aisselles à travers le pyjama, les pieds et enfin les cheveux, puis attendit le passage de la vague suivante, laquelle fut moins impressionnante mais assez puissante pour le recouvrir entièrement.
Quand il ouvrit les yeux, il ne vit que la nuit, et tout autour du bateau de sombres rideaux liquides que même les éclairs avaient de la peine à percer. Ils étaient bel et bien au cœur des Quarantièmes Rugissants, et tous les marins s’étaient mis à prier secrètement que le Portugais arrêtât son jeu dangereux. Il fallut l’intervention de Sir Brickshaw avant que Barbarossa ne consentît à rejoindre sa cabine de justesse, laissant Shephard et ses hommes manœuvrer hors de la zone des vents fous.
Le reste de la traversée eut lieu sans qu’un grain ne vînt à croiser la route du James Matthew. Quand la vigie annonça terre en vue, au terme de toutes ces semaines de navigation, le capitaine eut le cœur soudain léger. Enfin lui et les quinze hommes d’équipage allaient toucher le salaire de leurs efforts. Au loin, Lewitt Shephard le vérifia lui-même avec ses jumelles, la ligne floue mais prometteuse d’une côte : Fremantle à l’horizon. Il pinça la pièce porte-bonheur de Brickshaw et félicita ses hommes ragaillardis par la promesse de l’accostage.
La suite fut brutale et inattendue. À environ deux cents milles du port, alors que les marins se préparaient à la manœuvre finale, le bateau fut rejeté au large par un coup de vent latéral qui le souleva par-dessus les flots. Il tangua, virevolta et fut de nouveau traîné vers la côte, mais au mauvais endroit.
C’est en effet au large de Woodman’s Point, à presque dix kilomètres de son point d’ancrage initialement prévu, qu’il sera retrouvé éventré par le fond, comme s’il avait échoué sur des lames de rocher. Mais nul n’a jamais signalé la présense de rochers au fond des eaux de Woodman’s Point, malgré le témoignage insistant du seul survivant au naufrage, Fortuleza Barbarossa. Ainsi finit, le 31 décembre 1841, l’équipée du James Matthew, autrefois baptisé Don Francisco, navire négrier appartenant au célèbre esclavagiste portugais Francisco Félix de Souza, également connu sous le nom de Chacha.

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