« La Littérature au service de l’éducation du citoyen : statut, formes et transmission »

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Conférence oprononcée le 9 Novembre 2021 à Université de Lomé, dans le cadre de la Journée Internationale de l’écrivain Africain.

« La Littérature au service de l’éducation du citoyen : statut, formes et transmission »

Mesdames messieurs, chers invités

Le 7 novembre de chaque année est consacré à la célébration de la Journée Internationale de l’Ecrivain Africain. Je ne sais pas si l’écrivain africain est réellement une entité facilement identifiable, mais il me plaît de le saluer, surtout que, en ce moment, certains de ses représentants sont à l’honneur. Je salue ainsi ceux qui font l’actualité : Abdulrazak Gurnah, l’homme de Zanzibar exilé à Londres, et écrivant sur l’Afrique depuis son exil, Prix Nobel de littérature 2021 ; Damon Galgut, dramaturge et romancier sud-africain, vivant au Cap et écrivant son Afrique du sud postapartheid, Booker Prize 2021 ; Mohammed Mbougar Sarr, romancier sénégalais, Prix de l’Académie Goncourt 2021, écrivant ses multiples visions du monde et de l’Afrique depuis les rives du e pays nommé France ; Paulina Chiziane, la mère de la littérature mozambicaine qui, à 66 ans, a remporté à l’unanimité du jury, le Prix Camoes 2021.

Et je salue également tous les collègues écrivains et écrivaines présents  dans cette salle.

Tous, vous représentez les différentes facettes de l’écrivain africain, celui dont il est difficile, selon moi, de faire un portait robot satisfaisant.

L’écrivain africain est à la fois continental, intercontinental, hors continental. Il est mosaïque. Parfois même il n’est pas que écrivain africain, il est écrivain panafricain, et le président Tsisekedi de la RDC, actuel président de l’Union africaine, vient de créer un Prix, le Grand Prix Panafricain de Littérature pour le valoriser et le porter sur les fonts baptismaux. Je salue donc tous les avatars de l’écrivain africain, en ce jour décalé où nous commémorons son hologramme !

  1. Littérature et citoyenneté : du statut et des valeurs du livre

Le titre de la conférence contient une hypothèse intéressante, à savoir que la littérature pourrait être l’un des outils mis à la disposition du citoyen pour sa formation morale et intellectuelle. En ce sens, cela signifie que le système éducatif accorderait une place importante au langage et au récit de fiction comme des valeurs culturelles spécifiques et complémentaires. Ceux qui ne savent pas ce que c’est la littérature ont la fâcheuse habitude de dire qu’elle ne sert à rien, ignorant de fait ce qu’elle représente en vérité, aux côtés des autres activités de l’esprit comme la science ou la philosophie. Dans l’histoire de l’enseignement de la littérature à l’école, plusieurs écrivains africains ont très tôt attiré l’attention des formateurs sur ce que devrait être la formation de l’élève en Afrique. Je pense ici à des rédacteurs de manuel d’enseignement à la lecture littéraire comme Léopold Sedar Senghor et Abdoulaye Sadji qui, en 1953, ont écrit en commun un manuel scolaire intitulé La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre. Ce manuel a été l’occasion, à travers un choix orienté des récits et des descriptions, d’exalter l’Afrique, ses valeurs, son passé glorieux, son présent à reconstruire, son avenir à inventer. La rédaction de La belle histoire de Leuk-le-lièvre apparaît à l’étude comme un geste fortement militant tant il est vrai que « celui qui est maître du livre est maître de l’éducation », selon la fameuse formule de Jules Ferry. Prenant leur plume de pédagogues, les deux écrivains ont clairement le projet de formater le jeune lecteur africain. Leur manuel scolaire a été comparée à une arme brandie contre l’idéologie « Nos ancêtres les Gaulois » de l’école coloniale, une manière plus pragmatique et plus ludique de travailler à la revalorisation de l’identité culturelle africaine.

Sur la base de l’exemple que je donne, il est possible d’affirmer qu’à travers la lecture de la littérature, le citoyen acquiert une capacité éducative suffisante pour modifier son rapport au monde. Cela est lié au fait, largement étudié dans les sciences de l’éducation, que littérature et valeurs sont liées. Il y a dans le texte de littérature plusieurs types de valeurs. On peut en citer au moins trois que je vais essayer rapidement de définir, à savoir : La valeur-grandeur/ la valeur-objet/ et la valeur-principe.

La valeur-grandeur renvoie à une appréciation intrinsèque de l’objet lui-même au regard de critères d’évaluation. Appliquée à la littérature elle incite à apprécier l’œuvre pour elle-même. L’enseignant et le chercheur peuvent convoquer ce concept lorsqu’ils choisissent les textes donnés à lire à leurs élèves, notamment pour contribuer à leur acculturation esthétique. Organiser le choix des œuvres en fonction de la formation éthique de l’individu relève de cette notion quand on confère aux œuvres travaillées une valeur d’exemplarité morale.

Avec la valeur-objet, c’est l’objet (ou l’idée) qui est considérée comme ayant un prix, comme étant un bien en soi. Ainsi, l’étude scientifique et critique appliquée aux œuvres littéraires pour la jeunesse ou la Bande Dessinée contribue à organiser ce champ comme objet digne de valeur au sein des études littéraires. 

La valeur-principe permet d’envisager non pas l’idée de valeur en soi, mais les principes qui sous-tendent les processus d’évaluation et le développement de l’étude des valeurs au sein de l’eoeuvre littéraire. Dans la recherche des liens entre lecture littéraire de fictions et enseignement moral et civique, il va être nécessaire de cerner, pour ceux qui enseignent la littérature, les valeurs-principes portées par les fictions étudiées et leurs mises en acte ou en discussion au sein de chaque œuvre. Cette analyse axiologique des œuvres choisies devrait servir de fondements à la construction didactique de l’apprentissage d’une pensée éthique et citoyenne par les élèves.

  • Formes et valeurs

Un livre de littérature n’a pas la même fonction essentielle qu’un livre de développement personnel. Je dis bien fonction essentielle. Et je m’explique. Si je reviens à la question des valeurs principes, je me rends compte que ce que la littérature désigne par valeur principe peut surprendre par sa forme. Il ne faut pas ici prendre les choses à la légère. La fonction essentielle de la valeur principe est de provoquer une tension dans le choix des valeurs, une indécision dans la saisie de la forme du livre. Il me semble que ce que la lecture littéraire promeut dans la formation du citoyen, c’est la difficulté à choisir entre le bien et le mal, la difficulté à définir une forme univoque de l’objet livre. La valeur est dans le fond comme dans la forme. Les thématiques des œuvres (comme leur organisation narrative) mettent en évidence une axiologie dominante qui oriente souvent les choix des enseignants pour la lecture d’une œuvre.

Nombreuses sont encore les voix qui disent vouloir essentiellement interroger l’exemplarité morale supposément portée par les œuvres pour former la conscience du jeune lecteur. Cependant, selon nous, d’autres foyers idéologiques sous-jacents, moins explicites peuvent présenter un réel intérêt pour développer la pensée morale et civique des élèves. En effet, c’est aussi dans l’agir des personnages, leurs pensées, leurs intentions et leurs prises de paroles, le système relationnel qui les constituent que sont mises en évidence ou en discussion des valeurs susceptibles de participer au développement d’une pensée critique morale et civique.

La forme littéraire porte aussi témoignage de la dissonance axiologique. Plus elle est composite, plus elle introduit le lecteur dans la difficulté nécessaire à la saisie des valeurs. Il est certain que le sonnet n’ pas été inventée par la littérature orale africaine, mais des milliers de poètes écrivent et réinventent la poésie en sonnet tous les jours, depuis les prisons du quotidien ou dans la ferveur de leurs propres méditations sur l’art. La forme romanesque est une invention anglaise, d’accord, mais le roman est réinventé en Afrique en permanence, avec des formes qui défient le genre comme par exemple The Palm Wine Drinkard, L’Ivrogne dans la Brousse du nigerian Amos Tutuola. We do have inventions of our own, though. African writers have always played with form and style and content in a bid to create new ways of writing and new objects for the literary market.

Je ferme la parenthèse en anglais, car l’allusion au marché nous éloigne de la question fondamentale de la formation du citoyen par la littérature. Mais cela dit, j’imagine toutes ces formes nourrissant également le cinéma africain de demain, le cinéma étant un media qui pourrait relayer la littérature si elle venait à s’affaiblir. Car les lecteurs, nous n’en n’avons pas toujours. 

Il faut vraiment que je ferme la parenthèse dans la parenthèse.

  • J’aborde pour finir la question de la Transmission.

Il parait que la littérature est la plus secrète mémoire des hommes. Cette mémoire est celle de l’imagination, qui se distingue clairement des autres vertus données aux humains, en ce sens que c’est l’imagination qui a permis à l’humanité de survivre aux plus grandes catastrophes, aux plus grands désespoirs. Damon Galgut, le Booker Prize 2021, raconte dans son roman Small Circle of Beings comment, à l’âge de 6 ans, il fut diagnostiqué comme étant porteur d’un cancer. Il passe de nombreux mois alité, les membres de sa famille lui lisant des livres. « Cela reste l’élément central, le cataclysme de ma vie, écrit-il. Le besoin d’écrire vient de là, car j’associais les livres et la lecture à l’amour et l’attention, à un certain niveau. C’était la seule chose que j’ai jamais vraiment voulue faire. » Ici la littérature est à la naissance d’une vocation, mais aussi d’une guérison intérieure.

Nous n’avons pas tous eu le cancer, mais nous pouvons chacun, à notre niveau, témoigner, du rôle que la littérature a parfois joué dans nos vies, par sa capacité à nous projeter hors du monde physique vers des territoires sensiblement plus immatériels. Les scientifiques ne comprennent pas les littéraires, mais il faut dire que la science ne connaît qu’une dimension des choses, celle où l’expérience peut être répétée et aboutir aux mêmes résultats dans les mêmes conditions. La transmission littéraire n’est pas de l’ordre de la répétition, mais de l’expérimentation perpétuelle, de la découverte sans limites des nouvelles contrées de l’imaginaire. Quand je réfléchis à l’enseignement littéraire en termes de transmission, ou de réflexion sur les valeurs, je ne peux faire l’économie de me demander en quoi « l’interlocution littéraire peut […] contribuer à [développer la] visée éthique» conçue comme l’effort entrepris par l’individu pour interroger son économie des affects et être à même de les réordonner. Dans l’effort de répondre à cette question, je constate que la fiction suscite émotions et donc réactions chez le lecteur, du coup elle déclenche nécessairement des réactions face aux valeurs utiles à la construction d’une appréciation ou évaluation des enjeux éthiques du récit. Les lecteurs peuvent aimer tous les personnages, qu’ils soient vertueux, stupides ou criminels, croyez-moi ! Par exemple, à titre personnel, un jour en relisant Death and the King horseman (La mort et l’écuyer du roi) de Wole Soyinka, je me suis vu en train de trouver stupide la réaction du fils de l’écuyer qui se donne la mort à la place de son père. Les arhume,nts qu’ils évoque sont rituels et logiques, mais bon le lecteur en moi n’a pas pu s’empêcher de penser que dans une époque aussi mouvante que la fin de la colonisation britannique au Nigeria, mourir rituellement n’avait aucune importance pragmatique, puisque de toute façon les rois étaient déjà déchus. C’est une lecture personnelle, et j’en ai souvent sur beaucoup des classiques de notre littérature dont l’école a fait la promotion.

Dès lors, une lecture permettant l’articulation entre une dimension participative génératrice d’émotions et une dimension distanciée engageant le raisonnement sur le texte ou sa lecture semble permettre de repenser des valeurs-principes, au point de prendre conscience de leur instabilité. 

Pour conclure, je voudrais vous inviter à une rapide réflexion.

Nous reconnaissons à la littérature son potentiel éducatif, mais nous vivons dans une époque où la même littérature n’est pas forcément valorisée. Alors les question que je me pose sont les suivantes : 

– comment faire pour redonner du crédit à la production littéraire dans un siècle où les fake news concurrencent la fiction ?

– Comment valoriser l’écrivain, lui donner de la légitimité ? La tradition de la littérature exige que l’écrivain soit célébré, valorisé d’abord comme producteur de valeurs et porteur d’une esthétique et d’une vision du monde intéressante pour l’humanité, mais l’écrivain africain en Afrique n’est souvent que l’ombre de lui-même, aucune institution, que ce soit l’école, que ce soit les ministères dont son travail dépend ne pose des actes concrets pour sa reconnaissance sociale et intellectuelle. Comment pouvons-nous faire croire aux rares lecteurs de nos livres qui existent certainement que nous sommes autre chose que des gens qui produisent dans un anonymat social et institutionnel aussi inquiétant ? Comment convaincre l’école que nous méritons que nos livres soient étudiés à leur juste valeur comme des outils de formation de l’esprit citoyen si nous-même nous ne sommes pas valorisés comme des citoyens utiles à la communauté ?

Voilà les questions sur lesquelles je voudrais conclure cette conférence. Bonne journée internationale de l’Ecrivain Africain à tous et à toutes. Merci.

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