La CVJR et les fantômes de la Nation

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La Commission « Vérité Justice Réconciliation » a ouvert ses auditions publiques, enfin, serait-on tenté d’ironiser, le mercredi 7 septembre 2011. Blasés, les Togolais n’y croyaient plus à ces auditions tant annoncées. Il y a de quoi, le déficit de confiance entre le peuple et ses élites est d’une telle ampleur que, parfois, il est plus reposant à l’esprit tourmenté de se satisfaire des doutes qu’il nourrit, que de croire en la promesse de quelque événement au bénéfice fumeux. Et pourtant, l’entêtement de Mgr Barrigah, prélat serein aux allures de sage, intellectuel que l’on dit matois (diplomate ?), a finalement produit des résultats : la CVJR a bel et bien démarré ses travaux après plusieurs années de préparatifs. Elle va s’atteler à tenter de faire la lumière (la vérité ?) sur les violences politiques liées à la difficile construction d’une Nation togolaise entre 1958 et 2005. Chronologie arbitraire, je ne le crois pas, chronologie logique, si l’on s’en tient seulement au calendrier républicain des règnes.
J’ai hésité à m’y rendre, à ces auditions. Non pas que je fusse blasé moi aussi, comme le citoyen lambda déçu des errements politiques qui rythment la vie politique togolaise depuis 1958. Mon hésitation était d’un autre ordre, j’avais peur d’entendre les mêmes récriminations, les mêmes chapelets d’insultes, sans que rien ne garantisse l’efficacité de ces antiennes connues, sur le moral populaire. Malgré moi, j’avais en mémoire l’écho des bruits de la Conférence Nationale Togolaise. Un matin, une amie journaliste a proposé d’aller me chercher mon accréditation pour l’ensemble des audiences, à huis clos comme publiques. J’ai biaisé. Je sais qu’elle s’interroge sur mes réticences. « Le pire, me provoque-t-elle, serait que l’Histoire s’écrive sous tes yeux sans que tu y sois témoin, toi qui passe ton temps à te moquer du manque de mémoire chez les Noirs ! » Elle a raison, en plus, j’ai la critique facile contre nous-mêmes, de notre défaut à nous satisfaire de sources extérieures, même pour les affaires qui nous concernent. Mais les fantômes de la parole publique togolaise me plombent l’envie d’assister aux audiences. Je les connais ces fantômes-là. Bouches fielleuses, haleines de sel, et surtout adeptes du raccourci. Comment, une fois de plus, supporter ces manières improductives ? J’ai perdu l’appétit de ces nourritures rances, qui affaiblissent l’esprit, car empêchant une digestion intellectuelle solide de faits dénués de toute complaisance. Néanmoins, je sais que la parole doit s’exercer, même si je ne cesse de l’interroger. Mgr Barrigah aura-t-il trouvé la manière de rendre les fantômes adeptes du mot juste, du mot utile ?
J’en étais encore là ce matin, quand à midi, dans la voiture, j’ai ouvert la radio. Faustin Woussou, sur Nana Fm, était aux commandes du journal de la mi-journée. Direct et peu porté sur les fioritures, comme d’habitude, le journaliste était en ligne avec ses collègues dépêchés en reportage. Et soudain, je réalise que je suis à côté de la plaque ! Tout se passerait bien, semble-t-il. La parole semblerait libéré. On rapporte les propos d’un certain Ahadji, membre de la JUVENTO, qui, expliquant les alliances entre Sylvanus Olympio et Anani Santos (celui qui avait peur de devenir président de la République) , a cette phrase lourde : « Les jeunes de la Juvento ne voulaient pas de Sylvanus Olympio… » Phrase lourde, en ce sens qu’il aurait fallu que je ne la rapportasse point ; phrase que j’aurais voulu entendre de mes propres oreilles, avant de l’analyser dans des proportions justes… pourquoi faut-il donc que je passe chaque matin devant la CVJR sans m’arrêter ?
Souvent, il m’arrive de penser que les fantômes de 1958 sont les plus sournois de la corporation. On leur prête trop de bonnes intentions, alors que rien ne prouve qu’avec le temps ils n’aient mis en place des dispositifs pour nous bluffer, dissimuler la vérité. Laquelle, d’ailleurs ? Celle qui est écrite dans les plus vieux livres d’histoire politique, à savoir que la construction d’une Nation est faite de coups bas, de dissensions terribles entre les bâtisseurs, et que seule la reconnaissance de cette banalité, ouvre la voie à l’apaisement des mémoires. La politique n’est pas la magie, et ce que les fantômes ont à dire relèvent d’une telle platitude que, conscients de cela avant l’heure, nos préventions nous empêchent d’accepter ce que nous savons confusément. La vérité nous affranchira, et surtout pourrait nous réconcilier, une fois les œillères tombées. Quant à la justice, certains pensent qu’elle est manifeste aussi dans le simple fait d’accepter la vérité qui ne plaît pas forcément à tous. Là, c’est un autre débat, puisque la vérité est sujette à caution dans beaucoup de cas.

L’année 2011 aura été l’année de l’audace pour le prélat et ses hommes, car malgré les coups bas, ils ont été jusqu’au bout de l’exercice. Les mots, même ceux prononcés en dehors de l’arène par des acteurs historiques qui se sont sentis bousculés, justifient l’intérêt de l’exercice. A vouloir récuser, on se met en position de faiblesse. Une vidéo envoyée à la va-vite alors qu’on aurait pu se présenter. Une conférence de presse ou des démentis malhabiles. Quoi qu’on fasse, on dit, sans le savoir la vérité que l’on nie de loin! Certaines révélations nous donnent du grain à moudre. L’assassinat de Sylvanus Olympio par un certain Pauc est une pierre lancée dans le jardin de l’investigation. Quand c’est confus, rajouter du doute au doute, cela s’appelle entretenir la confusion. On peut se demander à quelle fin, sauf que celui qui se pose la question peut lui aussi le faire par paresse. L’investigation est un métier, et une fois que la commission a fait parler, étant donné qu’elle n’est pas un tribunal, le travail de clarification appartient aux journalistes, aux historiens et autres membres de la corporation de ceux qui écrivent.

J’ai douté de la CVJR, mais au final, je crois qu’il fallait que je doute pour comprendre son utilité en ces temps où plus personne ne croit en rien. Habitués aux silences de l’Histoire, je m’interroge non pas sur l’efficacité ou non de la CVJR mais sur ce que je peux retirer des silences qui ont paralysé la CVJR. Le politique biaise, cela se sait depuis Machiavel, et c’est dans le chemin de traverse, à mon avis, qu’il y a des choses à trouver. LA CVRJ même faible a ouvert une brèche, il n’appartient plus à ses membres que de déposer des recommandations, que nous ne devrions pas jeter aux orties! Le politique biaise, le citoyen s’entête, à chacun sa nature, voilà l’équation pour le progrès social. Bonne année 2012 à mes compatriotes.

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