Karim, Alger, « l’esprit Panaf » et moi

KARIM-ALEM_ALGER2015Alger, novembre 2015. Nous traversons Alger, direction le musée de la Résistance. Après le musée, nous avons prévu faire un tour au cimetière. Le « carré des martyrs » au cimetière municipal d’Alger obsède mon ami Gauz, écrivain ivoirien. Il parle de la révolution algérienne comme dans un livre ouvert. C’est son truc. Son carburant. D’ailleurs, puisque le hasard fait souvent de belles choses, lui et moi avons démarré notre salon du livre d’Alger le 1er novembre…… date parfaitement évocatrice, début des attentats qui allaient signer la victoire des Algériens sur la France coloniale après une lutte sans merci.
Dans la voiture, Gauz nous cause, à Sika Fakambi et moi. Tout allait bien jusqu’à ce que mes lunettes noires sans reflet attirent l’attention des policiers en faction sur la route. Je devais avoir l’air d’une main noire, d’un nervi en mission commandée au pays de Bouteflika, va savoir! Gentiment, nous sommes encerclés, et Lamine, le chauffeur, est prié de se ranger sur le bas-côté de la route. Ce qui allait suivre ne vaut pas la peine d’être raconté. Les policiers sont les mêmes sous tous les cieux, adeptes de la tracasserie. Un seul fait mérite d’être mentionné dans cette courte « interpellation »: lorsque vint le tour de Sika Fakambi, née au Bénin, métisse tout ce qu’il y a de plus ordinaire, de présenter son passeport, français, le policier se braqua. « Vous êtes de quelle nationalité? » Calmement, Sika lui répondit: « Je suis Française née au Bénin. » Le policier rectifia: « Française? Vous êtes surtout béninoise ». Entretemps Lamine, excédé, s’est mis à se plaindre en arabe, tous ses papiers étant en règle. Le dialogue autour de la nationalité tourna court, lorsque Sika, dans un large sourire, accorda la victoire par défaut à son contradicteur. N’allons pas nous plaindre. Il ya dans cette sommation policière, une leçon à tirer. En Algérie, la France ne passe toujours pas. Et j’imagine que la situation doit être la même pour les Algériens qui reviennent au pays avec un passeport français. Mais il y a plus intéressant encore derrière la situation: le passeport finalement ne ferait pas l’identité, enfin d’un point de vue policier!

10177320_2104899599649016_4901315049434342586_n12193435_2104899722982337_7236529178009672522_nIl y avait donc un esprit panafricain qui flottait dans l’air d’Alger. La source la moins contestable de la dynamique en serait le stand « Panaf », initié et promu par l’éditeur Karim Chikh (Les Editions Apic) au salon du livre. Source incontestable, ai-je dit? N’allons pas vite en besogne, et rétablissons quelques vérités. En 2013, lors de mon dernier passage au salon, le stand Panaf faisait en volume le triple du stand actuel. Il trônait presque au centre du pavillon du hall des expositions, et attirait tous les regards. Toutes les nationalités africaines, du nord au sud du continent y tenaient salon, et les éditeurs africains faisaient de beaux chiffres d’affaire. Un an plus tard, la superficie du salon a été réduite. Et en 2015, m’apprendra-t-on, le stand Panaf a failli être purement et simplement supprimé. J’imagine ce qu’il a fallu à Karim de calme et de persuasion devant les arguments faussement budgétaires des adversaires déclarés de son initiative. En 2015, l’emplacement du stand Panaf témoigne du sort qu’on voudrait lui réserver: caché dans un coin invisible du salon, au niveau d’une sortie en permanence encombrée, le stand ne doit sa survie qu’à son beau design et à la force des débats qui y avaient cours. Il s’est même trouvé un participant à l’un de  ces débats pour nous demander à Azza Fillali, romancière tunisienne, et à moi, ce que nous entendions par « esprit panaf » dans un monde dominé par la guerre en Syrie et les soubresauts en Palestine. Que croyez-vous qu’on puisse répondre à une question aussi orientée? Que nous étions bel et bien en terre d’Algérie, rendez-vous prisé de tous les révolutionnaires africains au 20e siècle, et que si toute l’Afrique a contribué à la libération de l’Algérie, il y a avait peut-être une raison à cela: le combat de l’Algérie a été le vrai terrain d’expérimentation du panafricanisme pratique. Je songe à Frantz Fanon, à son amour de cette terre, et je me dis à moi-même: un peu des dividendes du pétrole et du gaz pour continuer à donner la parole à toute l’Afrique depuis Alger, serait-ce trop demander?

© Kangni Alem, novembre 2015.

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