Frère du chaos…

fils-du-chaos-46703-250-400Troisième édition du Festival International de Théâtre du Bénin (Fitheb), du 27 mars au 15 avril 1995. La compagnie malienne Weltaare présentait une mise scène de la pièce de Moussa Konaté, « Un monde immobile ». Dans le magazine du festival, j’avais alors publié une critique assez assassine du spectacle. Mes souvenirs sont précis, même si je n’ai plus la trace de l’article. Je mettais en parallèle l’immobilité suggérée par les mots lents et pensés (une réussite textuelle)) du dramaturge Moussa Konaté et la mise en scène hyper réaliste qui tente de nous embarquer dans une lenteur physique cultivée par les acteurs de Weltaare. Ce soir-là, j’entendis dans la salle des gens bougonner: mon Dieu, qu’et-ce qu’ils sont lents! Et pour être lent, « Un monde immobile » fut un spectacle qui n’en finissait pas de décortiquer la lenteur des traditions et mentalités d’une époque, en proposant un mouvement des corps engoncés dans une pesanteur émotionnelle. Ma critique du spectacle avait divisé mes amis de Cotonou en deux camps, ceux qui voyaient là une belle prouesse, et ceux qui trouvaient tout cela assez peu ragoutant. La pièce évoque le conflit opposant un jeune frère, qui aspire à partir se marier et faire sa vie, et ses parents. Le fils aîné qui, selon la coutume africaine, reste dans la famille pour perpétuer les traditions a quitté la maison et a transmis sa mission à son cadet, qui se trouve ainsi sacrifié pour le bien de la communauté. Nos soirées d’étudiants étaient arrosées de mots et de liquides de toutes sortes, passionnées en somme. Et mon lâcher de marteau contre le spectacle malien n’était en rien dirigé contre Konaté, dont j’avais auparavant lu le récit Une aube incertaine, chez Présence Africaine, avec un bonheur certain. Je trouvais la simplicité de cette pièce aux antipodes de l’art du romancier, et bien des années plus tard, quand enfin je rencontrai enfin pour la première fois Moussa (comme je l’appelais) à Bamako, je lui racontai comment il avait réussi sans le savoir à me pourrir ma soirée béninoise. En fait, le théâtre de Moussa allais-je comprendre plus tard, est un théâtre d’éducateur. La compagnie Weltaare jouait avec des comédiens non professionnels, et c’était un choix semble-t-il.

Konaté 03-02-ev84-konatel’expliquera: «Chez nous, le mot comédien n’existe pas. On dit saltimbanque ou clown. Celui qui s’engage dans cette voie perd la considération de son entourage. Un des enfants que nous avions engagés pour le spectacle a été carrément renvoyé de sa famille.» Il y avait donc un aspect qui m’échappa ce soir-là, pris dans mon délire de jeune dramaturge à la recherche de spectacles soignés et pros, j’avais oublié que je vivais là une expérience de création. 1995, l’année bruissait encore des expériences du théâtre social dans l’espace sahélien, et Moussa Konaté, témoin du chaos social, se devait de témoigner. J’avoue ne plus avoir suivi après 1995 le travail théâtral de cet homme discret mais têtu artistiquement. Mais je garde de lui l’image d’un homme pour qui le théâtre avait servi à tenter de dire le chaos de notre schizophrénie (notre malédiction?).

 

 

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