Esthétique de l’insécable

climat-afriqueL’homme acceptait l’idée qu’il fallait se défaire de ses peurs, et continuer à vivre autrement. La température sur la Terre avait inexorablement grimpé. Cela faisait la quatrième fois que son peuple avait migré, pour éviter l’asphyxie solaire. En trois siècles, TiBrava avait changé. La mort, désormais, faisait partie de la vie, sans jeu de mots.  L’eau était devenue rare, les oiseaux ne scandaient plus de leurs trilles les changements de saison. La nature était devenue l’ennemi intime de l’homme, celui contre lequel il fallait livrer bataille, sans aucune certitude que le combat tournât à l’avantage des hommes. Plus personne ne se souvenait réellement du chemin qui menait aux anciennes terres, depuis que, à marches forcées, la population avait cheminé de la côte jusqu’aux nids d’aigle de la Rivière de l’aube, ces montagnes carrées qui dominaient d’autres sols à présent devenus peu fertiles. La décision avait été prise, une fois de plus, de partir conquérir des terres nouvelles, afin de donner un sens nouveau au mot pays.

Mais cette fois-ci, l’homme avait décidé de rester. Lui n’avait plus le courage des hommes qui affrontent l’exode. Son fils partira. Il avait décidé de lui parler, de le convaincre d’entreprendre le voyage sans lui. Il n’avait que dix ans, mais il en était certain, il sera plus utile à cet âge à son peuple en marche, que lui, vieux tas de dépits et de souffrances. L’homme fit asseoir son fils devant lui; il lui prit les mains entre les siennes. Il se souvint d’un vieux chant de son peuple, composé trois cent mille ans plus tôt. Il en avait appris les paroles à son fils, qui en ignorait totalement l’auteur, mais ne pouvait pas rester insensible à la justesse des mots. Le souvenir du chant, inégal dans sa scansion, monta à leurs lèvres: « vainquons ou mourrons mais dans la dignité. » L’homme sourit à l’intérieur de lui-même, oui, se dit-il, la mort fait partie de la vie; cette leçon, il en était fier, sera le meilleur héritage qu’il allait confier à son enfant.

3 thoughts on “Esthétique de l’insécable”

  1. Et l’enfant dira valablement avec le poète: « je confonds toujours l’enfance et l’ Eden- Comme je mêle la Mort et la Vie- Un pont de douceur les relie ». N’est-ce pas Monseigneur Kpodjro ?

  2. Une parole reste ce qu’elle est. Mais si nous convenons qu’un hymne comme le nôtre est une parole proférée, alors, il revient à se demander: ces mots nous galvanisent? Ou nous hantent? Nous sommes heureux que le débat est ouvert à propos des symboles de notre pays. Je me suis amusé à voir une phrase d’Edem Awumey comme une manière de déconstruire: « la place de l’Indépendance où la liberté avait fini de se consumer dans la flamme portée par la statue qui s’y trouvait…. » Les pieds sales,p.52. L’interrogation sur l’adéquation à mettre ensemble  »vaincre et mourir » nous amène très loin au point à remettre en cause tout. Puisque ce que porte la femme en statue, ne semble pas correspondre non plus à la façon admise de porter une flamme comme on en voit aux jeux olympiques par exemple. Mais si l’écart en est, cela constitue notre particularité. Un hymne reste un hymne après tout, « marchons, marchons/ qu’un sang impur/abreuve nos sillons », personne ne crie scandale!

  3. Génial.
    Une piste d’écriture intéressante pour un projet de ce genre.

    Un prochain roman peut-être?

    Du reste, pour ce qui est l’hymne, de la parole sacrée ainsi proférée, je dirais « Touche pas à mon hymne ». Vaincre ou mourir, vaincre ou mourir. C’est cela l’ultime de vérité du patriote. Il se peut même que nous ne nous ne les soyons pas suffisamment répétées, ces paroles sacrées « Que viennent les tyrats… « 

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