Errance chenille de mon coeur

1452322_1375437346047805_1591889781_n(3)Il n’a pas plu au jury du Grand Prix du Président de la République du Bénin de décerner son prix 2015 au roman Errance chenille de mon coeur. Le jury est souverain, mais je reste persuadé qu’il est passé à côté d’une belle occasion de consacrer un roman drôle, courageux et surtout inventif, dont l’auteur, Daté Atavito Barnabe-Akayi, est sans conteste l’une des gâchettes les plus fines de la littérature béninoise contemporaine. Retenez son nom!

20151206_101706Poète venu au roman, Barnabe-Akayi n’y est pas allé de main morte. Lorsque vous ouvrirez ce roman, vous serez d’abord surpris par son ton très oral. La narratrice Saniath parle. De quoi? Ce n’est pas le plus important, elle parle de tout et de rien. De sa vie d’étudiante à la faculté des Lettres d’Abomey-Calavi. Mais aussi de son passé difficile d’adolescente. Elle parle de ses profs, de ses amies, des garçons qu’elle aime collectionner (elle est nymphomane, avouera-t-elle), de son frère, de sa mère qui ne l’aime pas, de son père, de l’actualité littéraire du Bénin, et d’un certain Daté, lequel l’encourage à raconter sa vie… bref, vous l’aurez compris, la narration part dans tous les sens, sauf que, au fond, cela n’empêche pas le lecteur de suivre Saniath. Cette dernière parle, elle enregistre ses paroles, puis elle les transcrit sur un cahier; on passe de l’oral à l’écrit, et c’est là la deuxième surprise du lecteur: ce roman est bourré de fautes de syntaxe, si l’on s’en tient au respect des normes grammaticales, mais au final ce ne sont pas des fautes, puisque c’est la vraie manière de s’exprimer de Saniath, à l’oral. Elle a beau avoir des lettres, dans la vie réelle elle s’exprime sans faire attention aux fautes, car dans la vie réelle personne ne parle en respectant la concordance des temps. Barnabe-Akayi pousse la logique loin, en montrant les hésitations dans la transcription: « il m’a toujours plus. Il m’a toujours plu. » (Page 47).

Autre surprise de ce roman, l’écrivain l’a écrit d’abord et surtout pour le lecteur béninois. Incroyable choix qui saute aux yeux très vite, puisque 99% des références topographiques, une grande quantité des dialogues renvoient aux lieux et langues du Bénin. Et jamais l’auteur ne vous expliquera grand-chose, à vous de deviner: « J’appelle mon grand-frère qui s’habille dans la chambre. J’ai dit à Daniel: fofo nu dé do mama wawè (ah j’ai oublié: on est du Nord, 100% du Nord, mais on parle fongbe à la maison! étrange, n’est-ce pas?). » (P. 121). Ce choix est très intéressant, et voudrait signifier que l’auteur sait ce qu’il fait. La plupart du temps, les écrivains africains, inconsciemment, traduisent les localismes dans leurs œuvres, à l’usage d’un lectorat plus large. Sur le plan du récit donc, on pourrait affirmer qu’il y a plusieurs récits dans le roman, et autant de manières d’écrire qu’il y a d’usages dans la vie réelle. L’écriture des réseaux sociaux avec leurs cortèges d’abréviations sont les autres codes à déchiffrer. Quant au rêve, l’écriture du rêve, il est ce qui m’a le plus marqué dans ce texte. Le langage du rêve relève-t-il de l’oral ou de l’écrit? Préoccupation un peu bachelardienne, je sais, mais je m’en réfère aux dernières pages du roman où Saniath décrit ses rêves éveillés. L’écriture est soignée, brusquement, très soignée. C’est un autre texte, pas celui du cahier, qu’elle a déjà remis à Daté. Soudain, elle est à son niveau réel, celle où les mots tutoient la poésie, enfin, jusqu’au moment où la trivialité revient à la surface de l’expression. Comme Saniath l’affirme, page 123,  « Je souhaite en tout cas que l’aventure de ce roman se poursuive pour échouer dans les rayons et dans les mains du lecteur qui y trouvera forcément son compte quel qu’il soit… » Pour mon compte, je vous le dis, Errance chenille de mon cœur (Cotonou, Les Editions Plumes Soleil, 2014) s’avale comme une bouillie sucrée!

Kangni Alem

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