Confierez-vous votre secret à un écrivain?

Escalier du crime au festival Quai du Polar LyonLyon, 1er avril 2016. Festival Quai du Polar. L’homme en face de moi tripote mes livres ». Il me parle depuis trente minutes, empêchant les acheteurs d’approcher le stand. Et surtout sans avoir décidé lequel de mes quatre titres exposés pour la circonstance par la librairie choisir. Il me parle de ses séjours au Togo, de son épouse africaine, de comment une fois il avait été filé par des inconnus lors d’un séjour à Lomé, et de son amitié avec… Je sursaute. « Vous le connaissez? » Bien sûr, je le connais, c’est presque un ami. Il parle d’un homme public togolais, avec qui il avait été ami pendant des années. Et de la terrible chose qui est arrivée à son ami togolais, par ailleurs mon presque ami. J’ignore cette chose, lui fais-je remarquer, tout comme j’ignorais qu’il avait vécu en France. Alors, il me regarde dans les yeux. « Vous me promettez de garder le secret? » Je connaissais ce genre de précaution inutile. On ne révèle un secret que lorsqu’on est sûr qu’il ne sera plus bientôt un secret. Et dans le cas d’espèce, je n’avais pas sollicité le partage. Une seule fois, dans ma carrière de romancier, avais-je harcelé pour connaître un secret. Que j’avais exploité, avec l’accord de l’intéressée, pour écrire mon premier roman Cola cola jazz. 

Ecrire un secret, pour le romancier, c’est le dissimuler sous une couche de fiction soigneusement préparée, comme on prépare un enduit pour fixer une belle peinture. Il faut faire de sorte qu’à la fin, le secret n’en soit plus un mais juste l’expression de la complexité de l’âme humaine. Ceux qui vous vendent des secrets que vous n’avez pas demandé à connaître sont des censeurs déguisés en amis, anciens ou actuels! Ainsi ai-je reçu cette confidence forcée, pendant ma première journée de dédicace au festival Quai du Polar. Je n’ai pas eu le temps de dire non, l’homme avait déjà tout balancé. Il y avait en moi des sentiments mitigés: tout en refusant d’en savoir plus, je n’ai pas su arrêter le passage à table de celui qui se proclamait ami de mon presque ami. Il n’y avait aucune beauté dans ce que j’apprenais, et j’étais suffisamment cynique pour imaginer l’affaire tout seul. Je me suis retrouvé à défendre « l’ami » commun, à banaliser le secret qui lui aurait fait fuir la France un beau matin. Car je devais me prémunir de croire sans preuve. Les diplomates ont ce beau mot, « obligation de réserve », pour désigner le secret que l’on garde non par égoïsme mais pour préserver une image, et la source de l’info. Pour ladite raison, le diplomate cultive le secret. L’écrivain, lui le recherche comme une source d’inspiration, mais ne sait pas toujours quoi en faire quand cela lui tombe dessus à l’improviste. Flinguer le rapporteur? Peut-être! Alors, à qui confierez-vous votre secret la prochaine fois?

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