Conférence: « Raconter les esclavages : Leçons pour l’Histoire et la littérature »

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Le 5 février 2020, à l’université d’Abomey-Calavi (Bénin), j’ai prononcé cette leçon inaugurale en ouverture du colloque « L’esclavage dans les arts, la littérature et les musées », organisé par l’Université d’Abomey-Calavi et l’université de Mans. J’ai pris soins de revenir sur les distinctions nécessaires à opérer lorsqu’on aborde l’écriture de l’esclavage par les écrivains. Bonne lecture (K.A)

Je voudrais commencer cette conférence inaugurale en me mettant dans une posture clairement identifiable : je prends la parole dans la posture de l’écrivain qui a écrit un roman sur l’esclavage, un roman intitulé simplement Esclaves, paru aux éditions Jean-Claude Lattès en 2009. 

J’ai beaucoup parlé de l’écriture de ce livre, dans des interviews qui circulent encore sur la toile Internet, où j’ai souvent affirmé avoir mis plusieurs années à écrire ce roman dont l’histoire se déroule entre le royaume du Dahomey et le Brésil d’avant l’Abolition et l’Indépendance. Dans mes souvenirs, effectivement, entre le moment où j’ai commencé la documentation du livre et son écriture, il a du s’écouler environ quatre ou cinq ans, je ne sais plus, sans compter les deux années que j’ai mis à trouver un éditeur et à récrire le manuscrit final. En disant cela, on peut croire que j’avais à cœur d’être le plus précis possible dans la documentation du roman ; ce n’est pas tant la raison réelle d’avoir pris du temps, mais j’avais été confronté comme tout écrivain à ce fait étrange : j’ai écrit un roman qui, au final, n’est pas le roman auquel je pensais au départ.

Je vais vous raconter ce qui s’est passé réellement. En 2007, au cours d’un café littéraire au Restaurant King Georges à Lomé, un journaliste m’avait demandé si je pouvais parler du livre sur lequel je travaillais à l’instant. J’avais répondu sans vraiment réfléchir que j’étais en train d’écrire un livre sur l’esclavage. En, vrai, j’étais en train de travailler depuis 2004 sur un personnage dont les ancêtres étaient nés esclaves de ventre libre au Brésil, c’est-à-dire de fait affranchis. Mon sujet de départ était plus restreint : raconter l’histoire de ceux qu’on appelle communément les Afro-brésiliens. Ma réponse au journaliste était le signe d’un embarras. En 2007, le roman que j’étais en train d’écrire avait pris une autre direction, ce qui est fréquent après tout. Le roman sur un arrière-petit fils d’affranchis s’était transformé en un roman sur l’esclavage, à travers les figures d’un autre personnage dénommé le Maître des Rituels, prêtre et notable à la cour du roi Adandozan, lequel roi a vraiment existé lui, et a été en butte à un autre personnage réel, le directeur du fort portugais de Ouidah, le nommé Félix de Souza, dit Chacha. Les voies de la fiction sont impénétrables.

Il a suffi d’un voyage physique au Brésil pour que mon projet change, et que je découvre la complexité pour un écrivain de dealer avec les faits historiques. Bien des années après Esclaves, j’ai publié un court roman intitulé Les enfants du Brésil, dans lequel je rends hommage à un personnage nommé Velasquez, un saltimbanque né de parents afro-brésiliens, à tous ceux qui, là-bas, lors de mes voyages à Rio, Salvador de Bahia, Recife, m’ont aidé à appréhender la réalité du Noir dans les anciennes colonies esclavagistes, et à saisir pourquoi, au final, écrire sur l’esclavage depuis l’Afrique est une démarche encore nécessaire pour mieux nous comprendre et nous connaître.

Je n’ai donc pas écrit le roman que je voulais, mais j’ai pris plaisir à écrire Esclaves. J’aimerais donc partager avec vous -quelques réflexions issues de mon travail d’écriture. Primo, sur le poids de l’Histoire et les choix de l’écrivain. Secundo sur la délicate question de l’anachronisme du point de vue de l’historien et du point de vue du romancier. Il y a eu quelques polémiques liées à mon roman, j’ai beaucoup appris de ces polémiques, mais je n’en démords pas, et je vais vous le démontrer, l’historien et le romancier n’utilisent pas les mêmes outils, même si au final ils peuvent aboutir au même résultat contrasté : édifier les publics qui les écoutent sur des réalités dont l’approche est nécessairement multidimensionnelle.

  1. Le poids de l’Histoire et les choix de l’écrivain

Inventer des personnages est le principal métier de l’écrivain. Un historien ne peut impunément prendre la même liberté, lui ne peut que se satisfaire de donner des détails considérés comme vérifiables (et encore) sur les personnages dit historiques, c’est-à-dire dont l’existence peut être prouvé. Et lorsqu’il atteint les limites de la preuve, il aura toujours l’astuce d’utiliser la catégorie « personnage mythique » pour rester dans les clous d’une interprétation aux vertus pédagogiques avérés. Je dis là des évidences. Seulement, il arrive qu’on oublie ces évidences, surtout lorsque l’écrivain lui-même commet l’erreur de vouloir se substituer à l’historien, dans une tentative douloureuse d’être plus brillant que ce dernier sur un terrain où la précaution est de mise.

L’esclavage n’est pas qu’un thème frivole pour l’écrivain. C’est d’abord un fait historique grave et documenté, qu’il aborde à travers une documentation variée. Je me souviens de mes lectures préalables à l’écriture, de la bibliographie que je souhaitais mettre à la fin du roman, avant de changer d’avis. Outre les sources techniques du projet Archeonavale de l’Unesco, je me suis plongé dans des idées et des situations liées à l’esclavage au Brésil, dans le Golfe de Guinée en particulier, et dans les Amériques en général, à des auteurs et des titres comme : Henderson Graeme, Unfinished Voyages : Western Australian Shipwrecks 1622-1850, Gilberto Freyre, Maîtres et esclaves, la formation de la société brésilienne, Pierre Verger, Le fort Saint Jean-Baptiste d’Ajuda ; Flux et reflux de la traite des nègre entre le Golfe de Bénin et Bahia de Todos os Santos du XVIIe au XIXe siècle, Tippo Tipp, Plaidoyer pour l’esclavage, Akinjogbin, I., Dahomey and its neighbours 1708-1818, L.F. Römer, Le Golfe de Guinée 1700-1750, récit de L.F. Römer marchand d’esclaves sur la côte ouest-africaine. Fio Agbanon II, Histoire de Petit-Popo et du royaume Guin. D’autres livres, essais et romans, ont également nourri mon imaginaire pendant que je cherchais quoi faire de toutes ces lectures : Antônio Olinto, La case de l’eau, António Lobo Antunes, L’explication des oiseaux, Claude Rivière, Anthropologie religieuse des Evé du Togo, Stefania Capone, La quête de l’Afrique dans le candomblé, Maurice A. Glélé, Le Danxome : du pouvoir Aja à la nation Fon, Hélène d’Almeida-Topor, Les Amazones du Dahomey, Jean Pliya, Kondo le requin, Milton Guran, Agudás – os “brasileiros” do Benim, Katia M. de Queirós Mattoso, Être esclave au Brésil, Stefan Zweig, Brésil, terre d’avenir, Betty Milan, Dans les coulisses du carnaval, Alcione M. Amos, Afro-Brazilians in Togo, the case of the Olympio Family, 1882-1945.

Je cite à dessein mes lectures variées, pour montrer à quel point inventer un personnage pour raconter une histoire fictive qui emprunte à l’Histoire, à des faits réputés historiques n’est pas une démarche linéaire. Devant le poids de l’histoire, l’écrivain fait le choix d’être l’allié de l’historien ou du sociologue, mais pas son complice intégral. Par exemple, le livre de Maurice A. Glélé, Le Danxome : du pouvoir Aja à la nation Fon, m’a fourni un matériau hors pair, entre relation historique, cours de droit politique, et approche géopolitique infuse. Je crois savoir qu’il s’agit du seul livre à ce jour dans lequel on raconte cette destitution du roi Adandozan dont on sait peu de choses, roi banni de la dynastie du Danxome comme on sait. Cette destitution en soi est un fait historique majeur, car il est le reflet de la manipulation des rituels religieux à des fins d’élimination politiques mais aussi l’expression des collusions anciennes entre notables du Danxome et autorités de la colonie portugaise du Brésil aux fins de préserver un commerce juteux et maintenir l’idéologie même qui sert à codifier et justifier l’esclavage d’une rive à l’autre. Pendant plusieurs jours, lisant et relisant la relation de cette destitution, je comprenais confusément qu’il fallait trouver le personnage qui fasse le lien avec cette histoire du Danxome et du Brésil, dans le sens aller et retour (flux et reflux comme disait Verger), et c’est ainsi que j’ai inventé le personnage principal d’Esclaves, un personnage sobrement nommé Le Maître des Rituels.

Ce choix est romanesque, il permet d’installer un personnage totalement fictif dans un dispositif de personnages historiques réels. Ce choix est aussi philosophique, car le télescopage entre fiction et fait historique permet de problématiser les contenus des débats liés à la thématique des esclavages, de fusionner certains sentiments temporellement datés avec des considérations d’aujourd’hui. Le débat sur l’esclavage et les mentalités d’époque est l’alibi souvent trouvé par les négationnismes pour relativiser la charge du crime esclavagiste, sur ce plan, la fiction fournit des outils exemplaires pour sortir de l’impasse. Il y a un passage du roman auquel je tiens particulièrement, qui rappelle l’importance d’une clarification philosophique sur le débat. Je cite :

« Il en est qui racontent que si la traite négrière a saigné l’Afrique, elle a aussi enrichi ses rois. Mais rétorqueront les plus choqués par une telle affirmation, mettre l’enrichissement des rois complices au même niveau que celui des nations d’Europe et d’Amérique, qui elles ont été radicalement transformées par le pillage de la main-d’œuvre noire, c’est seulement faire acte d’un cynisme de petit raconteur d’histoires ! Et d’ajouter, en s’en remettant à la sagesse des Bédouins : lā tabghath ar-raghībi-l-hanīm, « ne confondez pas le soupir du chameau avec son sanglot ! » Les plus forts sont toujours à l’origine de la violation des droits naturels et sont les derniers à avoir en eux le sentiment de justice. Celui qui accuse entre sous le feu de la critique, mais seulement voici la vérité : celui qui accuse a déjà connu le feu : al-mit-him ahal an-nār ! Les Noirs d’aujourd’hui eux-mêmes ne s’entendent pas sur le sujet, préférant se chamailler de l’Afrique aux Antilles : que penser d’un tel clivage puéril ? Quant aux Européens, toujours fidèles à leur bassesse, ils entretiennent encore le mythe outrageant de ceux qui n’ont acheté que parce qu’il y avait des vendeurs. Piètre raisonnement. L’esclavage est un outrage, un défi lancé à l’humanité, pourquoi tenter de s’en disculper ! Et s’il y avait une justice à rendre, c’est aux victimes qu’il faudrait la rendre, et non pas à leurs bourreaux. »

Enfin ce choix est esthétique. Un de mes maîtres en fiction, le romancier américain T.C. Boyle me fournira l’exergue approprié pour résumer l’ensemble de la démarche d’écriture. J’ai placé cet exergue à l’entrée d’Esclaves, il disait mes intentions, et clarifiait les choses quant à ma relation finale avec mes lectures, mon travail de documentation : 

« L’impulsion qui est à l’origine [de ce livre] étant de nature esthétique plutôt qu’érudite, j’ai exploité les décors de l’Histoire non tant avec l’arrière-pensée de mettre en scène plus ou moins fidèlement des événements qui se trouvent consignés dans les livres que mû par ce qu’ils m’apportent de plaisir et d’émerveillement. C’est de propos délibéré que joué de l’anachronisme, que j’ai inventé une langue, des mots, bref, que j’ai laissé mon inspiration divaguer bien au-delà de mes sources premières. Chaque fois que la vérité historique allait à l’encontre de l’invention créatrice, je l’ai remodelée, en pleine et lucide connaissance de cause, afin de satisfaire les exigences de mon propos. » 

Voilà ce qu’il écrivait lui aussi à l’entrée de son roman Water Music, qui relate les aventures réelles et imaginaires de l’explorateur Mungo Park au 18e siècle, dans la boucle du fleuve Niger.

  • De l’anachronisme en histoire et en littérature

J’aborde à présent la question de l’anachronisme, sujet qui divise davantage historiens et romanciers. Il fait partie des choses qui ont surpris les premiers lecteurs de mon roman, malgré l’exergue placé en ouverture. Permettez-moi de vous en offrir un exemple croustillant. C’est l’extrait d’un mail que j’ai retrouvé dans ma boîte électronique au moment où j’écrivais cette leçon. Le mail émane d’un ami à qui j’avais demandé de lire et m’aider à corriger le manuscrit.

« 7 sept 2007. 11h11. Cher Kangni Alem, J’ai bien reçu la nouvelle version de ton texte. je vais voir si tu as corrigé quelques-uns des anachronismes que j’ai remarqués au passage, comme par exemple la présence en 1818 d’un cadeau de la reine Victoria qui naîtra en…1819 et deviendra reine 16 ans plus tard (son antiesclavagisme est donc prégénital, ce qui ne manque pas d’intérêt)… ou encore le fait que Chacha porte en 18 un imper que Mackintosh inventera en 1819. Un modèle expérimental, sans doute? Amitiés… M. »

Dans les souvenirs qui me remontent à la mémoire, la question des dates est celle qui est la plus prégnante. Comme me le fer remarquer un autre ami historien, il y avait un risque à ne pas suivre l’ordre réel des dates et à ignorer la succession des faits. Quoi répondre ? Que l’anachronisme est la sève de la littérature, le point ultime de la liberté du romancier, le point précis de démarcation entre le roman historique et la fiction historique ? J’ai essayé, mais la polémique continue. Chaque année, je tombe des lecteurs qui découvrent en profondeur, après plusieurs relectures, l’ampleur de ce que j’ai pourtant explicité. 

Il y a une réflexion à mener ici, sur l’un des impératifs qui s’imposent à l’écrivain quand il s’aventure sur les rives de l’historien. Il s’agit d’un impératif technique, dont la réelle catégorisation pose des problèmes d’ordre sensible et herméneutique pour le romancier et d’ordre analytique pour celui qui fait profession d’écrire l’Histoire à partir de sources datées ou confirmées. Disons la chose brutalement : si la faute pour un historien c’est d’ignorer l’ordre des dates, la peine pour un romancier c’est de respecter l’ordre des dates de l’historien, car le fabricant de fictions court le risque de tuer la sensibilité qui est l’outil de perception du lecteur de fiction.

Le thème de l’esclavage a généré des vocables circonstanciés, des concepts qui sont devenus des clichés auxquels on peut avoir recours pour toucher le lecteur, immédiatement. Ainsi, lorsqu’on fait allusion au Ku Klux Klan dans une fiction, ce que l’on recherche n’est pas la charge de la vérité, mais l’impact imaginaire lié au cliché dans la mémoire du lecteur. La probabilité historique fonctionne ici comme un élément de sensibilité, une approche émotionnelle, on connaît de quoi on parle, sans se demander immédiatement à quelle période le Ku Klux Klan a existé. Le nom reste lié aux symboles amers du thème de l’esclavage.

Cela n’empêche que, sur le fonds, le roman respecte par ailleurs d’autres chronologies, comme celles liées à la relation des révoltes d’esclaves à Salvador de Bahia, telles que relatée par Verger et d’autres historiens brésiliens. Quand on consulte par exemple les archives de la police de la ville de Bahia, relativement à la révolte de 1835, on n’explique pas toujours les raisons humaines de son échec final. En inventant une jalousie de femme comme raison triviale de l’échec, le roman s’installe au cœur des mécanismes de l’humain, et rappelle en toute humilité que la vérité historique peut souvent être tellement prosaïque qu’on ne voudrait pas l’évoquer.

J’avais fini d’écrire le prologue d’Esclaves, lorsqu’un jour dans une conversation, Pascal Lacroix, ami et ancien capitaine de paquebot, me demanda si j’avais une fois pris un bateau. Un bateau, non, une pirogue oui, lui ai-je répondu. Alors, au lieu de me donner les cours de navigation maritime que je lui demandais, il me conseilla de faire la traversée du Golfe de Gascogne par bateau. Ce que je fis, quelques mois plus tard. Les houles sont fortes dans le Golfe, le mal de mer était inévitable, les vomissements restent ancrées dans mon esprit. Mais j’ai refusé d’enlever après cette expérience, la scène du prologue où un  capitaine d’industrie loufoque tentait de prendre un bain, sur le pont d’un navire commercial en route vers l’Australie, dans un baquet et au milieu d’un orage violent dans les  Quarantièmes Rugissants. Tout lecteur avisé en saisit la symbolique, et ne se pose pas la question de la possibilité réelle ou fantasmée d’une telle scène : il prend plaisir à la narration, ou déplaisir selon qu’il arrive à entrer dans le récit ou pas. Il ne cherche pas à vérifier si le brigantin a véritablement appartenu par le passé à un certain Chacha, ce qui, historiquement est le cas, bien sûr !

  • Raconter : la preuve par le roman

Parmi les formes d’esclavage connues, la traite négrière fut la plus ravageuse, au regard de son fonctionnement massif et délibérément capitaliste. Il est normal, lorsqu’on l’aborde, de systématiquement tomber dans la diatribe ou la revendication identitaire. Mais est-ce rendre hommage à sa cause, en oubliant de raconter l’histoire, de réinventer des pans entiers de cette monumentale fresque dont certains détails ténus, humains, nous échappent ?

Souvent pour expliquer l’absence ou la rareté des fictions africaines sur le thème de l’esclavage et des traites négrières, on évoque la thèse de la quasi simultanéité entre les dates des dernières Abolitions et le début des aventures coloniales en Afrique, manière de dire qu’on serait trop vite passé d’une préoccupation à une autre. Force est pourtant de constater que les brûlures de ces temps de honte et d’arbitraire n’ont pas fini de tarauder les consciences des nations modernes. 

Si la genèse des textes littéraires a souvent partie liée avec les spécificités des contextes dénonciation, il suffit de parcourir la bibliographie romanesque de quelques pays africains ayant payé un tribut lourd à la saignée esclavagiste pour toucher du doigt l’ampleur du silence quant au traitement du sujet par la fiction. Qu’il soit togolais, béninois, nigérian ou angolais, l’écrivain de ces contrées semble reléguer aux oubliettes des pans entiers d’un phénomène qui a quand même duré presque mille ans et connu trois phases principales : celle des traites antiques internes à l’Afrique (environ 14 millions de victimes, estiment les historiens), celle de la traite orientale touchant le monde musulman entre le 7e et le 19e siècle, et enfin la traite occidentale, la plus référencée, entre le 16e et le 19e siècle. Sur le point qui concerne les traites internes ou domestiques surtout, la faiblesse relative du nombre des études consacrées à l’esclavage domestique par les historiens africains contraste fortement avec l’ancienneté du phénomène, sa généralisation à l’échelle du continent, son ampleur variable d’une époque à une autre, le rôle et les fonctions des esclaves dans tous les domaines d’activités, la diversité de leur statut social.

L’amnésie sélective ou involontaire des écrivains d’Afrique rappelle étrangement celle des auteurs d’Haïti, la « première République Noire » où, de manière paradoxale, et peut-être logique, la question de l’esclavage est quasiment absente dans la littérature de fiction. Comment expliquer cette désensibilisation à la question de l’esclavage dans la littérature d’Haïti ? Primo, on peut évoquer ce facteur majeur, c’est dire le fait que l’événement retenu comme acte fondateur de la nation haïtienne soit une épopée libératrice, synonyme délamination de l’esclavage, alors que dans la majorité des pays du Nouveau Monde, l’accession à la souveraineté nationale ne s’est pas accompagnée de l’abolition de la servitude. Secundo, l’éradication de l’institution servile dans ce pays s’est effectuée dans un processus de ruptures historiques riches en révoltes symboliques décisives. Ce qui n’est pas le cas de l’Afrique, profiteuse par défaut des Abolitions décidées par les Autres.

Au niveau de la symbolique comme de l’idéologie, les luttes pour la décolonisation et les indépendances ont nourri la littérature africaine. Pour peu glorieuse qu’elle paraisse, la thématique de l’esclavage devrait permettre un retour enrichissant sur les mentalités d’époque, les relations socio-raciales, les structures économiques et les représentations identitaires. Point besoin de le répéter, la prégnance de la mentalité esclavagiste est déterminante dans les relations précoloniales et contemporaines de l’Afrique avec ses voisins proches et lointains. Ce que l’historien béninois Félix Iroko résume ainsi de façon brutale dans son essai controversé La côte des esclaves et la traite atlantique :

« Quand nous disons de nos jours que la vie d’un être humain n’a pas de prix, c’est au regard des valeurs morales contemporaines. L’homme, replacé dans le contexte de l’époque, n’avait pas une grande valeur. La chosification du Noir par le Blanc apparaissait à maints égards, comme une rallonge de sa banalisation par d’autres Noirs plus puissants, à l’intérieur même du continent. Tout raisonnement (…) sur la traite négrière (…) devrait tenir compte des mentalités, des faits et gestes de l’époque » (pp. 186-187)

Explorer par la littérature le sujet, en étant conscient de cette mise en garde, peut déboucher sur une transfiguration rédemptrice de la thématique d’où découleraient des réponses variées qui peuvent nous rendre circonspects vis-à-vis des généralisations. Mais où trouver les mécanismes subtils d’un tel dépassement si la fiction africaine persiste et signe dans son refus de s’attaquer au tabou avec les outils de la fiction, et non pas seulement avec la documentation livresque ?

Disant cela, je pense à tous les grands devanciers qui nous ont tracé le « passage du Milieu », même s’ils ne sont pas nombreux à traiter du sujet. Le premier à attirer l’attention sur la particularité de l’histoire des traites entre Arabes et Africains a été l’écrivain malien Yambo Ouologuem. Son iconoclaste Devoir de violence (Seuil, 1968, Le Serpent à Plumes, 2003) réécrit un chapitre important de la colonisation arabo-islamique de l’Afrique, mais aussi pointe du doigt l’antériorité d’un système esclavagiste que les conquérants arabes ont découvert à leur arrivée. Lorsqu’en 1985, le Centrafricain Etienne Goyemidé aborde le thème de l’esclavage au cœur de l’Afrique, son point de vue rejoindra celui de Ouologuem. Son roman, Le Dernier Survivant de la caravane (Le Serpent à Plumes, 1998), relate la violente razzia d’un petit village africain par des « hommes vêtus de noir, à la tête enturbannée et au nez crochu couleur de cuivre » (p. 41). L’auteur laisse peu de doute quant à l’identité réelle de ces agresseurs montés sur des animaux bizarres : les chevaux, moyen privilégié des marchands musulmans déferlant des côtes orientales de l’Afrique pour asservir les populations païennes, incroyantes et hérétiques, et farouchement sûrs de leur bon droit, à l’instar du célèbre Tippo Tipp, dont les justifications sans concession résonnent encore dans les pages des livres d’histoire : « Si nous achetons des hommes, c’est qu’on nous offre de nous les vendre et que nous ne pourrions pas nous les procurer autrement. Et il vaut beaucoup mieux pour eux, qu’ils tombent entre nos mains qu’entre celles des tribus ennemies (…) qui les massacrent, les épuisent et les abrutissent ». 

Originaires de Zanzibar et de Tanzanie, respectivement, deux régions où traites intérieure et orientale se sont presque croisées à une époque, Abdulrazak Gurnah et Adam Shafi Adam proposent, en filigrane dans leurs œuvres, deux visions complémentaires de la féodalité arabe à travers Paradis (Serpent à Plumes, 1999) et Les girofliers de Zanzibar (Le Sepent à Plumes, 1998). La persistance de la mentalité esclavagiste dans les rapports sociaux dans l’Afrique contemporaine, tel pourrait être le résumé du roman du Mauritanien Beyrouk, Et le ciel a oublié de pleuvoir (Dapper, 2006), dont la trame rappelle, dans une contrée à la mémoire inapaisée, la difficulté des amours entre races Noires et Blanches. Pelourinho (Seuil, 1995)l’hermétique roman du Guinéen Tierno Monénembo déroule, à rebours, l’histoire d’un créateur africain se rendant au Brésil à la recherche de ses racines ! La stratégie de la quête est ici plus complexe, comme pour faire écho à la singularité des rapports entre le Brésil et le continent. Même si la mort guette les héros « brésiliens » de Monénembo, la problématique du retour y est moins apocalyptique, comme c’est le cas dans le roman historique de Syl Cheney-Coker, The Last harmattan of Alusine Dunbar (Heinemann, 1990), où l’enchantement des pionniers Noirs venus d’Amérique pour fonder la colonie de la Sierra Leone finit en revanche et règlements de compte.

Il y a de la matière, comme on peut s’en rendre compte, et chacun devrait se prendre au sérieux, historiens comme romanciers dans la tentative d’apporter les preuves matérielles et les preuves sensibles de ce que fut la lente déshumanisation de l’homme noir sur le continent.

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