Charline Effah: La danse de Pilar

Pilar est danseuse. Mais pas n’importe quelle danseuse. Ses reins, ses hanches, ses seins, qu’elle secoue en public, célèbrent une communion privée, celle qu’elle privilégie par-dessus-tout, dans une proximité mentale avec le Grand Camarade, celui pour lequel son corps ondule. Pilar est une « animatrice » .  Le mot renvoie à une réalité des années 80 en Afrique subsaharienne, où dans certains pays existaient des animatrices de la révolution, un corps de femme dont les danses publiques étaient censées assurer la propagande de l’immortalité des présidents.

Dans le roman subsaharien, on en a quelques portraits rapides sous la plume d’un Lopès ou d’un Sony Labou Tansi. Mais jamais je n’ai lu de portrait aussi complet de l’intimité de la vie de ces femmes intrigantes sous la plume d’un auteur africain. Le roman de Charline Effah manie la veine de l’introspection à un degré étonnant. Pilar y est décrite dans ses fonctions d’animatrice principale, mais aussi de muse vénale du Grand Camarade. Son mari Salomon, ses fils Paterne et Joseph, victimes collatérales d’une ambition démesurée de pouvoirs, de privilèges et de plaisirs multiformes, sont les autres figures d’un récit qui épuise sa propre forme et surtout le sujet qu’il s’est imposé: décrire l’impact sur la vie familiale des choix de vie d’une femme qui voudrait conquérir l’éternité de la puissance sociale par la puissance de son postérieur, comparé à des pales de ventilateur.

La décomposition familiale décrite est complexe: elle touche les esprits mais aussi le corps physique de l’entité nommée famille. Le lecteur est conduit par la main vers la découverte saisissante des relations entre les enfants du couple. Relations d’une haine dont l’explication ne peut être divulguée ici. Le délitement s’opère par la mort, l’entrée en déshérence. Mais il ne faut pas croire Charline Effah désespérante.  Romancière profondément « morale », sa plume traque la logique de la survie, de la seconde chance offerte aux plus damnés d’entre nous. La survie par l’amour. Car dans ce tableau sombre, l’amour trouve encore le temps d’éclore, il a pour nom Leslie! Ce n’est pas là la seule réussite de ce roman qui me convainc d’une chose: Charline Effah a trouvé a voix, depuis N’être, son premier roman. Et c’est là sa vraie réussite!

Charline Effah, La danse de Pilar, éd. La Cheminante, 2018, 195 pages.

One thought on “Charline Effah: La danse de Pilar”

  1. Waouh! Bravo Kangani Allen! Une chronique délicieuse qui invite le lecteur à la découverte de Charline Effah, à la verte de la « La danse de Pilar » et de façon on ne peut plus convaincante. Vivement une reconnaissance mondiale de cette romancière qui est définitivement la plus brillante romancière originaire du Gabon( Alain Mabanckou le dit). Bravo.

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