Carnet de route: l’arrogant Nigeria versus le franc CFA

16 juillet 2017. Le vol Lomé-Lagos de la Compagnie Asky est court. Trente minutes. J’ai le temps, néanmoins, de sacrifier à mon rite secret : m’endormir, toujours, au moment du décollage. Je n’aimerais pas être témoin de ma propre panique, en cas de crash, alors je fais le mort. Il m’a fallu des années pour mettre au point le procédé, très psychologique. Je suis expert à présent dans cette fuite en avant dans le sommeil. Il est 14h30, Lagos n’a pas changé depuis la dernière fois où j’étais passé là, en route vers Ibadan et Kano, pour les recherches documentaires de mon prochain roman. J’ai la nostalgie aussi de mes projets d’escapades vers Kwara State, mais il y a de cela quelques mois, mon vieil ami Abiola Irele n’y vit plus, il a rejoint les ancêtres. Aujourd’hui, mon voyage est d’une autre facture, je suis invité pour trois jours à l’Université fédérale de Lagos par le très respectable Department of European Languages and Integration Studies. Sur mon carton d’invitation, le titre du colloque ressemble à une traduction de Google : « L’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) et les balises de la paix en Afrique : les apports du français à l’université́ et d’autres recherches connexes participantes » (sic) ! Avec un titre aussi abscons, je m’attends à une conférence internationale assez groove. J’envisageais toutes sortes de résolutions au sortir de ces trois jours de pression des neurones. Nous pourrions, qui s’en étonnerait, ragaillardis par notre propre sentiment de révolte, réclamer à nos dirigeants le pourvoi d’un repas par jour et des fournitures gratuites aux enfants du Golfe de Guinée, surtout les filles de bas-âge ; un moyen de les encourager à rester à l’école ; exiger le déploiement dans les milieux ruraux de volontaires bilingues qui sensibiliseraient les locaux sur les moyens d’usage de l’énergie solaire et les techniques de conservation des forêts. Mes hôtes me prenaient pour un maillon important de la Francophonie institutionnelle, je ne devais pas me montrer à court d’idées !
Bande-son pour dispute convenue
Très vite le lendemain, j’étais dans l’ambiance naija, tendance afrobeat. La bande son était pugilistique, à chaque prise de parole j’entendais en fond sonore roforofo fight, le morceau emblématique de Fela. Il faut préciser que c’était une drôle de situation. La conférence, censée analyser les possibles apports de la francophonie dans un pays anglophone comme le Nigeria, a vite tourné au pugilat entre, d’un côté, les stipendiés de la francophonie, synonyme d’esclavage et de l’autre, les révolutionnaires de l’anglophonie, synonyme de liberté et de dignité. Je connaissais le débat, vieux et convenu comme une accusation en sorcellerie jetée au visage d’une femme à la peau claire ; cependant, il avait pris une autre dimension ici à Lagos. J’étais au milieu de la dispute, puisque j’avais été présenté comme le représentant de l’Organisation Internationale de la Francophonie, ni plus ni moins. En soi, ce n’était pas insultant que l’on confonde le représentant d’un pays membre de la Francophonie à un fonctionnaire de l’OIF, il n’y avait pas loin de la coupe aux lèvres. Il n’y a pas de petite querelle en matière de choix politique. La plupart des professeurs francophones du Département d’Etudes européennes et de l’intégration sont de purs produits de l’université française. Il y avait à mes côtés des sommités et pas des moindres : les profs Victor Ariola, Ilupeju Akambi, Bola Akinterinwa, Union Edebiri, Timothy Asobele… Certains parmi eux étaient de vieux briscards ayant passé leur carrière universitaire à défendre l’enseignement de la langue française. Mais les temps ont changé, et la reconnaissance qu’ils n’ont pas eue de cette francophonie-là devenait justement leur fragilité, face à ce parterre de jeunes profs capables de s’exprimer en français, mais qui délibérément avaient choisi de porter le fer contre l’idée francophone dans un anglais aux accents de prédicateur local.
J’avais d’ailleurs remarqué dans la salle l’absence symptomatique à cette conférence des représentants du Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France au Nigeria, ceux de l’Alliance Française mêmement. Ils avaient été invités pourtant, m’ont confirmé les organisateurs. Pour ma part, je trouvais là, confirmation de ce que j’ai toujours constaté, à savoir que dans le meilleur des cas, l’implication française dans la francophonie institutionnelle ces dix dernières années relevait essentiellement d’un apport budgétaire important à l’OIF, mais que dans la pratique la France politique n’était plus un pays très impliqué dans la défense de l’idéal francophone comme du temps d’un Mitterrand ou d’un Chirac. Le paradoxe n’est pas une vue de l’esprit, la crise est passée par là, et la France s’est repliée sur elle-même, laissant aux francophones le soin de mener bataille dans le désordre. Les participants trouvèrent là une faille facile pour davantage charger. Je n’ignorais pas également les sous-entendus de la bronca. Entre le Nigeria et la France, le contentieux est moral et militaire, et cela remonte à la guerre du Biafra. Soupçons de soutiens hexagonaux aux séparatistes Igbo, vieilles cicatrices rancunières ! Une communication étrange faillit mettre le feu aux poudres : intitulée « The Dreyfus case and nineteenth century French anti- Semitism : A critique of ethnicism and social justice in Nigeria and Rwanda », le présentateur osait la thèse d’une comparaison entre la persécution en France du capitaine Dreyfus pour sa judéité, et l’ostracisme des Igbo du Nigeria par les autres ethnies du pays, du fait (jamais prouvé) que les Igbo seraient un peuple issu de la dispersion des dix tribus d’Israël. Piqué au vif, le Prof Victor Ariola tint à faire remarquer que tout Igbo qu’il était, il ne se sentait ni juif ni persécuté, mais juste un simple citoyen naija ! Nous n’étions là qu’au milieu de la bande-son, car la vraie bagarre était devant nous.
La relation du Nigeria avec la Francophonie est une simple histoire d’occasion ratée. De tous les Etats ouest-africains, il est le seul à ne pas avoir rejoint l’OIF, où il aurait pu occuper une place d’observateur ou d’associé comme le Ghana. Pourtant, il y a eu une tentative du Nigeria d’intégrer l’OIF en 1996 sous la présidence du Général Sani Abacha, à l’époque politiquement mis au ban pour la condamnation à mort de l’écrivain et activiste Ken Saro-Wiwa. Même si l’issue a été défavorable au Nigeria, le pays entretient un rapport avec la langue française à travers ses relations multiples avec ses voisins qui sont tous francophones, ainsi que par le biais des nombreuses associations de français présentes dans tous ses régions.
Diplomatie française et intégration ouest-africaine
Les rencontres universitaires ont ceci de génial qu’elles réservent toujours des surprises. Interpellé comme représentant de la Francophonie, j’en étais encore à cogiter le type de réponse appropriée pour clore le débat, lorsque soudain l’affaire se corsa. Un trublion de la meilleure veine que l’université africaine sait produire venait de prendre la parole pour proclamer urbi et orbi ce qu’il me fallait admettre absolument : la puissance du Nigeria dans l’espace ouest-africain. Petite précision comique, il y avait de cela quelques minutes plus tôt, le trublion en question était dans le camp des « pro ». Soudain, quand le débat tourna au sujet de l’intégration des pays de l’Afrique de l’Ouest, il crut bon de changer de camp. Le camp des « anti » avait un argument rôdé, qui ne le dérangeait plus. La francophonie était le dernier avatar de la présence française en Afrique, et les pays francophones en Afrique de l’Ouest feraient bien de s’inspirer du grand Nigeria. Le quart d’heure qui suivit fut consacré à faire l’éloge de la puissance économique nigériane. Il est vrai que ce pays à lui seul représente 70% des échanges commerciaux en Afrique de l’Ouest, l’ignorer serait faire preuve de naïveté. La conclusion tombait naturellement, comme dans tout raisonnement inductif. L’un des meilleurs instruments d’une intégration réussie pourrait être la monnaie. A la place du CFA, le Naira pourrait jouer le rôle que la monnaie coloniale était incapable d’assumer ; la faiblesse des pays francophones de la zone CEDEAO, aux yeux des « anti CFA », serait structurelle, liée à une économie à devise téléguidée depuis l’extérieur, autrement dit une économie dont les profits sont au bénéfice réel de la seule ancienne colonie. Un point de vue similaire avait déjà été exprimé dans un autre contexte par l’entrepreneur nigérian Aliko Dangoté, lequel explique la différence qu’il y a entre les pays francophones et le Nigeria par l’incapacité des francophones d’avoir un contrôle total, une mainmise financière complète sur leurs économies contrôlées par des étrangers qui parfois dictent leurs conditions aux gouvernements. Toute la diplomatie française proclama les « anti » serait au service de cet assujettissement, voilà pourquoi il faudrait la combattre, et convaincre les dirigeants de la CEDEAO de mettre en place une politique conduisant nécessairement à l’adoption d’une monnaie unique dans l’espace CEDEAO. Il va de soi que ladite monnaie unique pourrait être… le Cedi ghanéen, proposai-je. Le trublion devint presque amer et lança à mon endroit, en français : « j’ai pitié de mon frère du Togo » !
Le dynamisme du Nigeria n’est pas surfait. Le matin, au petit-déjeuner, j’avais remarqué que mon jus de fruits en boîte était de fabrication locale, et à un prix abordable ; ce qui n’était pas le cas systématiquement au Togo, ni au Bénin. Un détail important, pour comprendre pourquoi dans le flux commercial entre ces trois pays par exemple, les produits importés du Nigeria inondent les marchés. A la moindre baisse ou hausse du Naira, les répercussions sur le CFA sont constatées. La dernière dévaluation du Naira avait eu des conséquences désastreuses sur les marchés togolais, faisant grimper par exemple le prix du lait concentré sucré, ce qui eut pour effet l’apparition d’une autre variété contrefaite du même produit à un coût plus bas. La contrefaçon, il est vrai, prospère plus sur un marché aux prix déstabilisés. Le poids du Nigeria m’apparaissait une chance pour la CEDEAO, néanmoins il n’est pas souhaitable que toute l’économie de la zone repose sur une seule monnaie. Dans le débat sur la disparition souhaitée ou non du franc CFA, la création d’une monnaie spécifique à la communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest est une alternative sérieuse et crédible. Mais l’idée d’une monnaie unique pour la zone est dangereuse pour les économies des pays qui n’ont pas le même niveau de développement économique que celui du Nigeria. Quand j’évoquais le Cedi ghanéen, je ne faisais pas une boutade. La CEDEAO a l’avantage de commercer avec trois devises, en supprimer un pour en adopter un autre, unique, ne me semblait pas une décision très futée. Si la Francophonie avait une leçon à donner dans un tel débat, peut-être sa propre évolution parlerait-elle pour elle.

De la Francophonie culturelle a la Francophonie économique, l’OIF a beaucoup muté, entre rupture et adaptation aux exigences de développement. D’ailleurs, elle ne vit pas le dos tourné au débat sur le franc CFA, un de ses directeurs récents de l’économie numérique n’était autre qu’un des plus grands pourfendeurs du CFA et de ce qu’il nomme « notre servitude économique volontaire » !
Lagos, un jour, Lagos toujours
Lagos en juillet, il y pleut comme à Lomé. Le jeune doctorant qui m’a raccompagné à l’aéroport porte un prénom qui sonne hébreu, grec et latin à mes oreilles : Horeb. Il a été mon rocher (mon repère) pendant le séjour. Son patronyme par contre est commun à tous les pays du Golfe de Guinée, et très vite je découvre que ses parents sont originaires d’un village situé au Togo, pays qu’il ne connaît plus. Il envisage faire des recherches pour connaître le village de ses parents. Je l’en dissuade gentiment. Lagos est grand, et devrait suffire aux ambitions d’un jeune homme aussi intelligent. Connaître la géographie, lui expliquai-je, c’est préparer une guerre. Il est enthousiaste et me donne du « Prof » à tout bout de champ. J’ai partagé entre lui et un jeune étudiant togolais boursier de la CEDEAO les Nairas qui me restaient. La CEDEAO finance en effet une bourse de Master à l’intention des étudiants les plus méritants de son espace. Lors de notre dernier entretien, le Vice Chancellor a insisté pour que je soutienne l’idée d’un relèvement du montant et le renforcement de ladite bourse qui favorise la circulation des étudiants dans notre espace communautaire. Le chemin vers la maturité politique est pavé d’actions discrètes.

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