Adama Ayikoué: Les Enfants du Brésil de Kangni ALEM, entre histoire, mémoire et patrimoines

Les Enfants du Brésil de Kangni ALEM, entre histoire, mémoire et patrimoines

L’océan Atlantique reste et demeure un trait d’union entre l’Afrique et l’Amérique. Dans le cas d’espèce du commerce triangulaire, il s’agit précisément d’une frontière naturelle entre l’Afrique et le Brésil. Dans son nouveau roman Les Enfants du Brésil,[1] Kangni Alem revisite ces flux et reflux entre les deux terres à travers le prisme de l’archéologie sous-marine. L’inventaire, la conservation, la sauvegarde et la valorisation de ce patrimoine culturel subaquatique lié aux épaves des bateaux négriers. Voilà l’enjeu du voyage du contractuel de l’Unesco et spécialiste du domaine, Candinho Santana dans trois villes historiques du Brésil. Tout se passe comme si le patrimoine archéologique des fonds océaniques convoque les autres types de patrimoine intimement liés à l’histoire et à la mémoire.

  1. Du triptyque histoire, mémoire et patrimoines : approche conceptuelle et interrelation

 

  • Histoire

Pour J. Rancière, l’histoire « est une malheureuse homonymie propre à notre langue qui désigne d’un même nom l’expérience vécue, son récit fidèle, sa fiction menteuse et son explication savante »[2]. C’est la conjoncture établie entre le passé vécu par les hommes d’autre fois, le présent où s’opère l’effort de récupération de ce passé. Henri Iréné Marrou l’a définie comme la connaissance du passé humain. Et va plus loin en soutenant que « l’histoire est la construction de l’historien. Il ne saurait prétendre réactiver le passé tel qu’il fut, le reconstituer; interaction dans la mesure où tout se joue entre deux pôles, l’objet de la connaissance et le sujet connaissant. C’est un mixte indissoluble de sujet et d’objet[3].»  Elle est par ailleurs le récit des actions, des événements et des faits qui ont marqué les hommes pendant la succession des temps révolus qui sont jugés dignes de mémoire. Par ailleurs, l’histoire est perçue comme un enseignement qui exige de chaque génération humaine l’effort continuel et renouvelé de réinterprétation aussi bien des faits que des événements en fonction de ses propres fins et besoins du moment pour sauvegarder sa mémoire et son identité. Il s’agit de l’histoire de l’esclavage, « sur les traces de ceux des nôtres qui y ont vécu au temps troublé des caravelles voleuses d’âme et de corps » (p. 13). Des personnes qui ont connu l’emprisonnement, le ventre des bateaux négriers, le Brésil et ses champs de canne, les grandes révoltes et le retour sur la terre Afrique comme raconté dans Esclaves[4], un précédent roman de Kangni Alem. Ces retornados formèrent selon Anna Lucio Araujo « le groupe que l’on appelle les « Aguda » ou encore les « Brésiliens » ou « Afro-Brésiliens » se constitua au cours d’une longue période. Il inclut des Portugais, des Brésiliens, des esclaves africains revenus dans le Golfe du Bénin et les autochtones qui ont adhéré à leur mode de vie parce qu’ils étaient des esclaves de ces familles ».[5] Ainsi les patronymes Santana « de Souza, de Santos, de Oliviera et de Campos, de Fanti, da Costa, da Silva, d’Almeida, Figueira, Vieira, Baeta, Freitas, Pinto, Bravo, Davidio, Amorino, Sacramento, Gonçalves, Gomez, da Cruz… cohorte de noms qui rappellent notre douloureux passé dans le Nouveau Monde, au temps d’un Portugal au faîte de sa splendeur brésilienne et notre retour sur la terre des origines… » (p. 37) En remontant l’histoire cela donne des détails comme celui-ci : « Originaire de Gléhué, il avait été raflé dans la région des rivières, à l’est du fleuve Mono, alors qu’il était à la recherche de sa famille capturée, et vendu sur le territoire des Guins de TiBrava à d’obscurs négriers, lesquels l’avaient transporté jusqu’à Recife où il fut acheté par un Portugais… » (p. 46) Ces genres de récit ne sont autre chose que « l’histoire du séjour de nos ancêtres au Brésil » (p. 57), « les vestiges d’une histoire à la fois glorieuse et honteuse » (p. 118). On a affaire à l’historien : « Nous sommes une communauté dévouée à raconter aux habitants de ce pays des pans entiers de leur histoire occultée. Nous sommes un peuple de vendeur d’hommes, ne l’oublions jamais. » (p. 69) Il s’agit d’une histoire ancrée dans la mémoire.

  • Mémoire

La mémoire est la faculté de conserver et de rappeler des choses passées et ce qui s’y trouve associé. En étroite relation avec l’histoire, le concept doit être considéré dans un sens plus large et plus riche, renvoyant à un patrimoine mental, un ensemble de souvenirs qui nourrissent les représentations, assurent la cohésion des individus dans un groupe ou dans une société et peuvent inspirer leurs actions présentes.[6] Ici dans les Enfants du Brésil, il s’agit d’abord de la mémoire des morts, toutes les victimes de l’esclavage, qu’elles soient au fond des océans ou sur la terre ferme : « ceux des nôtres qui en sont revenus sont sous terre depuis presque trois siècles » (p.12). Ensuite, la terre Brésil, « la terre ancestrale du Brésil, celle dont ma grand-mère m’avait toujours parlé avec une pointe de nostalgie dans la voix, et une passion douloureuse dans le regard (…) la mémoire de ce pays mythique d’où, autrefois déportés, ils sont repartis libérés du poids de l’esclavage. » (p. 12-13) Toujours en mémoire de cette lointaine terre, la grand-mère n’a jamais cessé de répéter à sa descendance : « nous ne sommes pas d’ici. C’est une envie de terre qui nous a ramenés » (p. 13) et sa chanson l’exprime si bien : « Galope, galope mon cheval/ Dans une course sans fin/ Et va dire à mon Brésil / Que de lui je me souviens. » (p. 13) Dans l’autre sens, il y a aussi la mémoire de l’Afrique dans la conscience collective des Brésiliens : « l’importance qu’ils accordent à leur relation avec l’idée d’Afrique, ce territoire où sont restés les esprits des dieux, les orishas » (p. 95), « revendiquer ses origines africaines était une sorte d’ascèse que l’ancêtre Miguel do Nascimento avait voulu imposer à sa descendance », (p. 47) « une continuité des royautés d’Afrique en terre brésilienne. Héritage de l’histoire des esclaves, l’hommage des déportés », (p. 99) « l’Afrique, celle de leurs ancêtres qui étaient rois et princes du Danhomé, Askia de Tombouctou et Alafin d’Oyo » (p. 100-101). Il s’agit au total d’ « une remontée en surface salutaire de la mémoire des peuples d’une rive à l’autre de l’Atlantique. » (p. 105) Enfin, il y a la mémoire comme archives : « j’ai fouillé dans les affaires de mon père, il possède une pile de vieux documents enfermés dans une cantine métallique toujours cadenassée. J’y ai trouvé une photo légendée de l’ancêtre Djibril. » (p. 58)

De la mémoire on aboutit au point de chute que constituent les lieux de mémoire. N. Gayibor définit les lieux de mémoire comme les : « lieux sur lesquels s’appuie la mémoire collective des informateurs ; ustensiles jadis quotidiens devenus objets cultuels car aujourd’hui rares, donc témoins d’un passé révolu ; pratique de la vie quotidienne des ancêtres pas si lointaines, mais aujourd’hui obsolètes ; lieux jadis d’habitation, de réjouissances populaires aujourd’hui délaissés et devenus lieux de culte avec leurs histoires particulières[7] L’œuvre de Kangni Alem contient par endroits des lieux de mémoire au Brésil : « Nous allons t’emmener voir un, un dépôt qui servait en même temps de marché. Après le passage à la case de gavage où on les forçait à s’alimenter, c’est là où on les parquait. De ces dépôts marchés d’esclaves, il ne subsiste aujourd’hui que bien peu de choses. L’urbanisation, aidée par la mauvaise conscience, a détruit ces vestiges du passé (…) Lieu fragile, mais lieu de mémoire important. » (p.110 -111) A Recife, la place Sao Pedro, l’un des plus vieux « supermarchés d’esclaves.» (p. 97) Il y a également « la baie de Guanadaba, l’endroit où auraient débarqué au début de la colonisation du pays les navigateurs portugais» (p. 25)

A Tibrava, « Lieux marqués de tes parlés de raconteur d’histoires, lieux mouillés de tes mémoires de conteur nomade. Tous lieux où les yeux t’ont aperçu commencer la parole (…) Soweto et ses forêts rabougries cachent à peine au loin mon cimetière marin tourné vers le ciel, les pieds dans les embruns. Lieu de mémoire, mon cimetière marin » (p. 192-194). Un hommage a été rendu à la mémoire de l’icône de la musique togolaise Bella Bellow et du talentueux footballeur Docteur Kaolo, tous deux fauchés accidentellement et donc prématurément par la mort. (p.194) Ces deux illustres disparus sont aujourd’hui patrimonialisés, voire « canonisés » dans le panthéon de TiBrava.

  • Patrimoines

Au Togo, la loi 24-90 du 23 novembre 1990 relative à la protection du patrimoine culturel national le définit comme : « ensemble des biens, meubles ou immeubles, présentant un intérêt historique, scientifique, technique, religieux, artistique, littéraire ou touristique et dont la conservation et la protection revêtent une importance majeure pour la communauté nationale. Entrent notamment dans ces catégories de biens culturels, des sites, des monuments, des objets et documents archéologiques, historiques et ethnologiques, des édifices et ensembles archéologiques, des ouvres d’art, d’artisanat et de littérature tombés dans le domaine public, des collections et spécimens scientifiques des trois règnes animal, végétal et minéral. »

D’après cette définition qui précède, le patrimoine est donc essentiellement matériel, tangible, palpable, c’est à dire une réalité qui sollicite le sens de la vue et du toucher et ne fait donc pas allusion à l’immatériel ou l’intangible qui est la perception d’une réalité par l’esprit. Il comprend les traditions et expressions orales, y compris la langue comme vecteur du patrimoine culturel immatériel, les arts du spectacle (la musique, la danse, le théâtre traditionnels tous  les jeux traditionnels), les pratiques sociales, rituels et événements festifs (les rites initiatiques et autres fêtes traditionnelles) les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers; les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel (la vannerie ou le tissage traditionnels). Qu’il soit matériel ou immatériel, ce patrimoine culturel est «l’héritage qu’ils nous ont laissé ici, ces êtres fiers réduits à l’état de bête de somme » (p. 113) C’est l’exemple évident du Bouriyan, ce carnaval festif qui avait lieu, autrefois, l’après midi de la célébration de la messe de Nosso Senhor do Bonfim : «du bouriyan, une autre tradition que les Afro-brésiliens ont léguée à Ti-Brava (…) ce que nos ancêtres brésiliens auraient apporté aux peuples du Golfe » (p.59-60). Cette transmission du patrimoine concerne également le patrimoine immergé ou subaquatique.

  1. Le patrimoine culturel subaquatique[8]

Il est unanimement reconnu que la connaissance des origines et du développement des sociétés humaines est d’une importance fondamentale pour l’humanité toute entière en lui permettant de reconnaître ses racines culturelles et sociales. Le patrimoine archéologique constitue le témoignage essentiel sur les activités humaines du passé. Sa protection et sa gestion attentive sont donc indispensables pour permettre aux archéologues et aux autres chercheurs de l’étudier et de l’interpréter au nom des générations présentes et à venir, et pour leur bénéfice. Il existe un besoin pressant de circuits internationaux permettant l’échange des informations et le partage des expériences parmi les professionnels chargés de la gestion du patrimoine archéologique. Cela implique l’organisation de conférences, de séminaires, des ateliers, et des expositions etc. à l’échelon mondial aussi bien qu’à l’échelon régional. Dans le roman, c’est l’objectif du projet Archeos de l’Unesco : « je précise que j’ai rédigé ce récit à partir du rapport établi le 2 janvier 1842 par le capitaine Stella Régis de la police maritime de Fremantle, Australie, sur déposition du témoin et unique survivant au naufrage du James Matthew » (p. 9)  On sait que le transport des esclaves se faisait par voie maritime.

On entend par « patrimoine culturel subaquatique » toutes les traces d’existence humaine présentant un caractère culturel, historique ou archéologique qui sont immergées, partiellement ou totalement, périodiquement ou en permanence, depuis 100 ans au moins, et notamment : les sites, structures, bâtiments, objets et restes humains, ainsi que leur contexte
archéologique et naturel ; les navires, aéronefs, autres véhicules ou toute partie de ceux-ci, avec leur cargaison ou autre contenu, ainsi que leur contexte archéologique et naturel. Kangni Alem plante le décor : « plonger dans la pénombre des océans et côtoyer l’histoire muette des épaves, au milieu des algues et des poissons mutiques » (p. 9) selon un cahier de charge qui est le suivant : « répertorier les épaves des bateaux négriers, prospecter les mers du monde pour les localiser et tenter de les remonter à la surface, ce qui se révélait souvent impossible. L’océan conserve autrement les navires pris dans ses boyaux, et beaucoup de mes collègues préféraient se fier à la pérennité des prises photographiques ainsi qu’à la collecte des objets trouvés sur les épaves, plutôt qu’à l’incertitude d’un renflouage technique. » (p.10). La communauté scientifique reconnait l’importance du patrimoine culturel subaquatique en tant que partie intégrante du patrimoine culturel de l’humanité et en tant qu’élément particulièrement important de l’histoire des peuples, des nations et de leurs relations mutuelles en ce qui concerne leur patrimoine commun : « lutter contre la banalité de ce travail d’archéologue des fonds océaniques était une nécessité, car je n’arrivais pas à considérer ces négriers comme de simples bâtiments de marine juste coulés ou échoués. » (p.10). Il est important de protéger et de préserver le patrimoine culturel subaquatique et la responsabilité de cette tâche incombe à tous les États. Le public accorde de plus en plus d’intérêt et de valeur au patrimoine culturel subaquatique, grâce à la coopération entre les États, les organisations internationales, les institutions financières et scientifiques, les organisations professionnelles, les archéologues, les plongeurs, les autres parties intéressées. Dans l’exécution de projet Archéos de l’Unesco, le voyage et le séjour, la logistique, les expositions, ont été financés par la Banque du Brésil. C’est ainsi que le grand public doit être sensibilisé d’où les conférences prononcées au Brésil par  Candinho Santana à Rio de Janeiro, Recife et Salvador de Bahia. Le patrimoine culturel subaquatique dans l’œuvre cohabite avec d’autres typologies.

  1. Les autres types de patrimoine culturel matériel

Kangni Alem dans son roman touche du doigt le patrimoine naturel que sont entre autres « de beaux coraux et des bancs de poissons phosphorescents » (p. 12) ; « Copacabana et ses plages » (p. 22) ; « le jardin botanique » (p. 56) ; « l’Amazonie » (p. 14) ;  la forêt sacrée de TiBrava (p.196)

Les Enfants du Brésil est essentiellement un roman de l’urbanité (Rio, Recife, Bahia et TiBrava) avec la richesse de son patrimoine bâti, ses sites et monuments. Rio, une ville d’eau, ville blanche avec le stade du Botafogo et de Maracana (avec toute la charge patrimoniale footballistique), le Militaro Club, Praia do Flamengo, le bidonville le plus célèbre de Rio, Cidade de Deus, la cité de Dieu. L’attraction de la ville de Rio reste et demeure la Statue du Christ Rédempteur : « Nous avons contemplé Rio depuis la plate-forme de l’ouvrage sculpté par le Français Paul Landowski et réalisé par l’ingénieur brésilien da Silva Costa. Au-dessus de nous, un monstre de béton et d’acier trempé déploie ses bras miséricordieux : 30 m de haut, 1200 tonnes, et une envergure de 28 mètres. Pas étonnant que ce Christ-là soit classé parmi les sept nouvelles merveilles du monde.» (p. 148)

En ce qui concerne Recife elle a une influence hollandaise : « Recife, la ville gagnée sur les eaux. Les digues et ponts, mieux que les façades et les styles baroques des maisons rappellent le passé hollandais de la ville (…) Autrefois possession portugaise, la ville tomba au moins deux fois entre les mains des Hollandais qui y laissèrent leur marque. » (p. 98)

La ville de Salvador de Bahia est par contre « la ville des saints et des révoltes » (117) : « Du haut de ses cinq cents ans, l’ancienne capitale de la colonie portugaise défie le visiteur pressé. Son visage actuel, mélange de moderne et de traditionnel, est une prouesse en soi, dans un Brésil où l’attrait du grandiloquent et la fascination du gratte-ciel, copié sur le modèle étasunien. » (p.118) Plus loin, « la centaine d’église qui parsèment la ville témoigne de la ferveur et de la rivalité architecturale entre jésuites, franciscains, carmélites, bénédictins et Nègres. » (p. 118). Le patrimoine architectural en général est celui qualifié d’afro-brésilien à l’image du frontispice du roman : « l’habitat, systématiquement copié sur les sobrados portugais, ces maisons de maître à vérandas ornementées et largement aérées » (p. 160)

Au total, le Brésil dispose à ce jour de vingt sites inscrits sur la Liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco. Parmi eux on retrouve dans le roman de Kangni Alem le Centre historique d’Olinda inscrit sur la prestigieuse Liste en 1982 qu’a visité Santanna : « le lendemain après la conférence, nous irions passer la nuit à Olinda, la ville historique classée par l’Unesco au patrimoine de l’humanité. » (p. 95)

Enfin TiBrava a son patrimoine ses sites et monuments : la statue toc en bronze d’un commandeur mi-nègre, ni coréen, le square Fréau Jardin avec ses fleurs et son kiosque à musique coloniale, la Colombe de la Paix, le Wharf allemand, Woodhouse (p. 194), la salle de cinéma Rex (p.196). Au fil des pages du roman, le patrimoine matériel coudoie le patrimoine immatériel.

  1. Le patrimoine immatériel

Ce type de patrimoine comprend dans l’œuvre le patrimoine gastronomique qui est assez riche et est composé entre autres de la feijoada, le kokada, l’akra, l’ablo, le sarbouya, la caipirinha, l’acarajê, le jus de goyave, de maracuja, le corossol, le gawu, la bouteille de quenton, la boisson cachaça, l’utilisation des fouchettes gafo,

Au rang du patrimoine musical, le roman commence par un air de jazz, «The girl from Ipanema » qui est un classique brésilien et d’autres ouvrant ainsi la liste : Caetano Veloso, Gilberto Gil, Maria Béthânia, Ze Pagodinho, Ivete Sangalo, Martinho da Vila. Citons tout de même le rythme « Frevo » qui est « un vieux rythme brésilien qui remonte aux temps des esclaves » (p.28). Le narrateur évoque l’influence africaine : « malgré son côté originellement bantou, j’y retrouvais des éléments musicaux proches de ma culture. Terriblement yorouba, parfois fon ou mina, les rythmes des tambours m’attirent vers l’estrade. Je reconnais là une certaine Afrique, indéfinissable certes, mais forte et renouvelée » (p. 99 – 100) Quant aux manifestations festives, il y a «une fête hebdomadaire, le « Terça Negra » où sont remises à l’honneur les traditions musicales et carnavalesques de l’afoxé et du maracatu » (p. 97)

En ce qui concerne la danse, il y a « l’afoxé » (p. 103) ; la « danse des lutteurs de la copoeira » (p. 23)  et « le maracatu » (p.99)

Le patrimoine cinématographique brésilien est présent dans l’œuvre : « celui popularisé par les télénovelas, ces feuilletons brésiliens et mexicains commercialisés à travers le monde, qui donnent du Brésil et des ses habitants une image d’Epinal vantant la beauté des plages, la sensualité des femmes et la beauté virile des mecs. » (p. 54) Pendant ce temps à TiBrava, « à la sortie du Rex, où le gros Libanais Bakchich projette, depuis les années soixante, les mêmes pornos antiques, les bobines usagées des inénarrables exploits de Bruce Lee et des frères Trinita, comme si dans l’intervalle le cinéma n’avait plus produit.d’autres héros à célébrer. » (p. 196)

Nous pouvons remarquer la présence d’un patrimoine religieux lié au Vodoun selon les propos de Luis Lavandeyra : « imperturbable, il m’expliqua qu’il avait été initié au Vodoun au Nigéria, et qu’il l’avait à son tour l’enseigné aux Amériendiens » (p. 14). Chacune des trois grandes villes historiques du Brésil a sa religion : « Macumba à Rio, shango à Recife et candomblé à Bahia » (p. 95). A Bahia, l’un des points culminants de la célébration religieuse est la fête de Bonfim : « la fête de Bonfim était la plus célèbre et la plus populaire des fête de Bahia. Elle tenait son nom de la ville de Bonfim et de sa célèbre église à laquelle on a fini par associer l’image d’un saint noir homonyme. » (p.129) Les terreiro comme celui de Xamba organise des cérémonies d’initiation en hommage à « la divinité à laquelle la pierre allait être consacrée, Yemanja, la déesse des eaux » (p. 33 – 34). Les patrimoines matériel et immatériels doivent être exposés de façon professionnelle dans un musée.

  1. Le musée

Le musée reste et demeure le point de chute et la consécration du patrimoine. Dans les Enfants du Brésil de Kangni Alem il est également question de patrimoine muséal : « un édifice dont le panneau sur la façade annonçait un musée. » (p. 56). Il s’agit d’un musée des instruments agricoles. Dans les détails : « le fonds, exclusivement consacré aux instruments aratoires, raconte l’histoire des outils ayant accompagné le développement agricole du Brésil depuis les temps de la colonie (…) jusqu’aux premières années de l’indépendance où l’on peut remarquer qu’il a laissé derrière lui des instruments qui attestent de sa maîtrise progressive des conditions physiques et chimiques de son nouvel environnement. » (p. 56-57). Un autre musée, celui du maracatu : « d’immenses poupées appelées calunga, lesquelles finiront au petit musée du maracatu aménagé non loin de là. » (p. 99)

L’exposition itinérante qui vient illustrer à chaque fois chacune des trois conférences est une véritable activité muséale : « Je remercie notre illustre conférencier pour son exposé brillant et je vous prie de partager avec nous un rafraîchissement avant d’aller visiter l’exposition. » (p. 16). Et puis plus loin, « pendant le déjeuner, nous avons passé en revue les détails de l’exposition » (p. 117) Mise à part l’exposition temporaire et itinérante, une exposition permanente est donnée en exemple : « Nous avons mené quatre compagnes de fouilles qui ont permis de mettre à jour une remarquable collection d’outils agricoles (…) L’ensemble de ces campagnes heureuses, les objets ainsi que le navire reconstitué, sont exposés en permanence au Western Austrialian Museum. » (p. 11)

Chose essentielle : le patrimoine doit être transmis de génération en génération, « ma grand-mère a levé son verre à la santé, comme elle dit, de l’héritier ou de l’héritière, car un enfant est une bénédiction, et fille ou garçon, il faut saluer la venue au monde de ceux qui rendront nos noms ou glorieux ou méprisables » (p. 190) Cette patrimonialisation « à partir du présent, (re)construit un lien avec des hommes du passé en décidant de garder des objets qu’ils nous ont « transmis » pour les transmettre à d’autres à venir »[9]

Conclusion

Les Afro brésiliens ont l’habitude d’investir le sol africain en pèlerinage à la recherche de cette image d’Epinal. Mais le retour d’un Aguda sur la terre de l’esclavage est une quête assez originale. Histoire, mémoire et patrimoines jalonnent les chemins du métissage et de la quête identitaire faisant de l’oeuvre de Kangni Alem un véritable roman – patrimoine. On pourra aller jusqu’à l’évocation d’un certain patrimoine génétique faisant un peu de tous les lecteurs « les Enfants du Brésil » comme le souligne l’auteur: « Chaque famille au Brésil a ses secrets bien gardés. (…) J’ai du sang noir qui coule dans mes veines. (…) Dalva Dos Santos Boivin a la peau blanche, d’accord mais à l’intérieur coulent des fleuves profonds. Partout où les esclaves sont passés, ne te fie pas à ce que racontent les couleurs de peaux ». (p. 80-81)

 

Adama AYIKOUE. Ingénieur Culturel, Gestionnaire du Patrimoine Culturel.

 

 

[1] Alem Kangni, Les Enfants du Brésil, 2017, Graines de Pensées/Frat’Mat, Lomé/Abidjan, 198 p.

[2]  Définition donnée par Leduc (et all) 1994 dans « construire l’histoire » p5,  tirée de  Rancière J., 1992, Les mots de l’histoire, p. 11.

[3]  Leduc (et all), 1994, p. 5.

[4] Alem Kangni, Esclaves, 2009, Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 255 p.

[5] Araujo, A. L., 2007 : Mémoires de l’esclavage et de la traite des esclaves dans l’Atlantique Sud : Enjeux de la patrimonialisation au Brésil et au Bénin, Thèse de Doctorat en Histoire, Université de Laval, Québec

[6] Wirth L., 2002, Bulletin de Liaison des Professeurs d’Histoire-Géographie de l’Académie de Reims, N° 26, disponible sur le site http//www.histoire-mémoire.fr

[7] Gayibor N. T., 2011, Sources orales et histoire africaine. Approches méthodologiques, Paris, L’Harmattan

[8] Convention sur la protection du patrimoine culturel subaquatique, 2001

 

[9] DAVALLON (2009)

One thought on “Adama Ayikoué: Les Enfants du Brésil de Kangni ALEM, entre histoire, mémoire et patrimoines”

  1. Lu, relu et gardé comme un spécimen. Vous avez un art propre à vous de disséquer avec minutie et force détails savoureux un ouvrage littéraire, quel que soit le thème. Plus qu’un article, un travail scientifique, surtout lorsque vous signez que « Les Enfants du Brésil » de votre compatriote Kangni Alem est un véritable « roman-patrimoine ».
    Je me permets le culot de vous dire : Bravo Maître !

    Mon coup de cœur extrait de votre article :
    Le patrimoine cinématographique brésilien est présent dans l’œuvre : « celui popularisé par les télénovelas, ces feuilletons brésiliens et mexicains commercialisés à travers le monde, qui donnent du Brésil et de ses habitants une image d’Epinal vantant la beauté des plages, la sensualité des femmes et la beauté virile des mecs. » (p. 54) Pendant ce temps à TiBrava, « à la sortie du Rex, où le gros Libanais Bakchich projette, depuis les années soixante, les mêmes pornos antiques, les bobines usagées des inénarrables exploits de Bruce Lee et des frères Trinita, comme si dans l’intervalle le cinéma n’avait plus produit d’autres héros à célébrer. » (p. 196)

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