Achille Mbembe, observateur avisé…

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Ceci n’est pas une recension fidèle, mais juste une impression partagée, née de ma dernière lecture (rapide, juste 3h dans le train Bordeaux-Paris), du dernier essai du penseur camerounais Achille Mbembe. Beaucoup de choses à dire sur ce livre décapant, lyrique par endroits (quand Mbembe parle de lui-même et de son rapport au Cameroun natal), incandescent et polémique, mais jamais ennuyeux. Cela fait des années que je lis Mbembe, j’aime sa prose, et la hauteur de sa pensée. Il fait partie de ces chercheurs (lui, Ela, Boulaga, Towa…, ah la fratrie camer!) qui ont très tôt illuminé mes joies de jeune intello.SORTIR DE LA GRANDE NUIT se veut un essai sur l’Afrique décolonisée, mais comme toujours chez Mbembe la quadrature du cercle passe par son ouverture au triangle, au carré et à toutes sortes de figures auxquelles on ne s’attend pas forcément. Un chapitre en particulier illustre mon ressenti. Le chapitre six, « Circulation des mondes: l’expérience africaine ». Une longue sous-section intitulée « Luttes sexuelles et nouveaux styles de vie » m’a laissé songeur et réjoui. Mbembe y explique ce que, personnellement en tant qu’écrivain j’avais déjà observé et tenté de formuler dans mon roman Cola Cola Jazz, à savoir la cartographie nouvelle des pratiques sexuelles depuis le dernier quart de siècle africain, dans un contexte de fluctuation économique forte et de fragmentation sociale. Mbembe explique comment la carte sexuelle du continent apparaît brouillée aujourd’hui, et l’hypocrisie générale complique la saisie des données. Homosexualité masculine ou féminine? Bisexualité? « … des formes de sexualité auparavant réprimées émergent petit à petit dans le grand public », écrit-il à la page 220.

Sami Tchak le faisait déjà remarquer dans ses recherches sur la sexualité féminine en Afrique noire, depuis les années 90. Certains d’entre nous ont tenté d’en parler dans leurs romans, mais se sont entendus dire qu’ils étaient trop portés sur le sexe, ou qu’ils copiaient des écrivains occidentaux (merci Madame Kesteloot). Il n’y a pas pire que des contemporains qui vivent dans le même espace mais dans des temps différents. J’ai la curiosité de mon époque, et parfois, de Bamako au Cap en passant par Douala, ah Douala et ses surprises, j’ai entendu et vu des jeunes gens vivre autrment que leurs parents. Ce qu’il m’en est resté? Une grande mélancolie à ne pouvoir pas tout dire, tout raconter. « Dans la cartographie culturelle de la fin du XXe siècle africain, on se retrouve donc confronté à une dynamique phallique qui, plus qu’auparavant, est un champ de mobilités multiples », conclut Mbembe. Je ne peux que hocher du phallus, n’en déplaise aux censeurs!

A lire absolument, Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010.
A écouter également sur RFI une interview d’Achille Mbembe.

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